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    un lot de cocaïne

    La cocaïne saisie à Oran provoquera-t-elle une crise entre Alger et Washington?

    © AP Photo / Arnulfo Franco
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    Kamal Louadj
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    Washington a promis qu’il y aurait des «conséquences sur l’État» algérien si ses enquêteurs venaient à découvrir des complicités au sein même de l’État dans l’affaire de la cocaïne saisie à Oran. C’est en tout cas ce qu’auraient affirmé des sources à Algériepatriotique. Mais qu’en est-il des banques américaines mêlées à ce trafic? Analyse.

    L'affaire de la saisie le 29 mai dernier de 701 kg de cocaïne à bord d'un bateau dans le port de la ville d'Oran, censé transporter de la viande rouge importée du Brésil pour le compte de Kamel Chikhi, surnommé «Kamel le boucher», continue de défrayer la chronique en Algérie. «Cette affaire de cocaïne va avoir de graves conséquences pour les personnes impliquées, même indirectement», c'est ce qu'auraient déclaré des sources bien informées, citées par le site d'information algérien Algériepatriotique dans son édition du 12 juillet 2018, ajoutant que les autorités américaines prenaient cette affaire très au sérieux.

    «Aux États-Unis, il existe une loi qui habilite différents organismes de sécurité dépendants de la CIA à poursuivre toute personne ou État qui utiliserait le dollar américain dans des transactions visant l'achat ou la vente de la cocaïne», affirment ces mêmes sources. «Les réseaux de revendeurs en Amérique latine sont tous noyautés par des agents infiltrés de la CIA et des services secrets des pays sud-américains, notamment ceux de la Colombie», un des plus grands producteurs de cocaïne au monde.

    Évoquant le déplacement des agents de la DEA (Drug Enforcement Administration) et de la CIA en Algérie, les interlocuteurs du média algérien auraient affirmé que:

    «les Américains ne se sont pas déplacés à Alger juste pour s'informer — ils ont les noms des vendeurs et des acheteurs ainsi que leurs réseaux — mais pour mettre en garde les autorités algériennes sur le fait que si parmi les personnes impliquées il y avait des personnalités officielles, cela aurait des conséquences directe sur l'État algérien».

    Conformément aux lois américaines extraterritoriales, ces mêmes sources auraient souligné que «dorénavant, les personnes impliquées et leurs complices pourraient être inquiétés par la justice américaine et pourraient alors être arrêtés dans n'importe quel pays du monde pour être jugés aux États-Unis, comme le permet la loi américaine».

    Que les États-Unis prennent à bras le corps cette affaire de cocaïne saisie en Algérie, dont l'ancien haut officier des services de renseignement de l'armée algérienne, Mohammed Elias Rahmani, avait affirmé dans un entretien avec l'agence Sputnik qu'elle entrait dans le cadre du narco-terrorisme, est tout à fait louable. Cependant, certains faits troublants dénotent de l'ambivalence des autorités américaines dans leur lutte contre le fléau du trafic de cocaïne, de drogue en général et du blanchiment d'argent sale qui en découle.

    En effet, dans un entretien donné, le 13 décembre 2009, au quotidien britannique The Observer, Antonio Maria Costa, le chef du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), a déclaré que l'argent des cartels de la drogue était «le seul capital d'investissement liquide» accessible pour certaines banques au bord de la faillite lors de la crise financière internationale de 2008.

    «Dans de nombreux cas, l'argent de la drogue était le seul capital d'investissement liquide. Dans la deuxième moitié de l'année 2008, le manque de liquidités était le principal problème du système bancaire, et par conséquent le capital liquide est devenu un pion important», a affirmé le responsable onusien en soulignant que 352 milliards de dollars issus des profits de la drogue avaient été absorbés et injectés dans le système économique. «Les prêts interbancaires ont été financés par de l'argent provenant du commerce de la drogue et d'autres activités illégales. […] Il y a eu des signes clairs que certaines banques auraient été sauvées de cette façon», a-t-il ajouté sans nommer les institutions bancaires mises en cause.

    Décrivant la situation des grandes banques internationales durant l'année 2008, M. Maria Cosat a indiqué que le système était pratiquement paralysé à cause de la réticence des banques à se prêter mutuellement de l'argent. «L'injection progressive de liquidités dans le système et l'augmentation graduelle pour certaines banques de la valeur de leurs actions a signifié que le problème de l'argent illégal est devenu bien moins grave qu'il n'avait pu l'être», a-t-il souligné.

    À la surprise générale, dans une enquête publiée le 3 avril 2011 par The Observer, il a été révélé, contrairement à ce qu'a affirmé le responsable de l'Onu, que la somme d'argent provenant du trafic de drogue et blanchie par les banques s'élevait en fait à 378,4 milliards de dollars, l'équivalent d'un tiers du PIB du Mexique! Plus grave encore, le journal a affirmé que cette somme d'argent faramineuse ne concernait qu'une seule banque: Wachovia, filiale de Wells Fargo, quatrième groupe bancaire américain.

    Selon le journal, poursuivie aux États-Unis Wachovia s'en tirera avec une amende de 160 millions de dollars pour avoir autorisé des transactions liées au trafic de drogue et pour n'avoir pas contrôlé cet argent ayant financé le transport de 22 tonnes de cocaïne. Aucune autre sanction n'a été prononcée dans le cadre du procès pour activités criminelles contre les dirigeants de cette banque.

    «La banque a été sanctionnée pour n'avoir pas appliqué les règles anti-blanchiment [le International Emergency Economic Powers Act de 1977, ndlr] en vigueur pour le transfert de 378,4 milliards de dollars […] vers des comptes en dollars de soi-disant "casas de cambios" au Mexique, des bureaux de change de devises avec lesquels la banque faisait affaires», a affirmé The Observer.

    Dans son entretien avec Sputnik, M. Rhmani avait déclaré que la cocaïne saisie à Oran constituait une attaque à caractère paramilitaire contre l'Algérie orchestrée par des pays tiers. Selon lui, les premiers résultats de l'enquête, que mène la sécurité militaire, ont révélé l'existence de réseaux d'espionnage en Algérie au profit de ces pays étrangers. Les enquêteurs étudient également une autre piste, affirme l'ancien l'officier, celle du «recrutement à caractère idéologique et religieux». «Le faisceau d'indices recueillis par les officiers des services algériens montre effectivement que certains pays étrangers seraient derrière cette opération», a-t-il lancé en faisant allusion à des nations connues pour leur soutien au terrorisme islamiste.

    Que les autorités américaines veuillent bien collaborer avec le gouvernement algérien pour mettre au jour tous les tenants et les aboutissants de cette affaire pour le bien des deux pays, même s'il fallait recourir à la sanction de hauts dignitaires de l'État s'ils s'avéraient être impliqués, est tout à fait normal. Cependant, menacer de représailles l'Algérie en tant que pays si la complicité de personnalités publiques était mise en évidence serait totalement abusif. Dans ce cas, les enquêteurs américains feraient mieux de jeter un œil aux comptes de certaines banques qui n'ont pas encore été sanctionnées mais également de diriger leur regard vers leurs alliés du Golfe.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    terrorisme d'État, cocaïne, crise, enquête, blanchiment d'argent, Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Agence antidrogue américaine (DEA), CIA, Antonio Maria Costa, Algérie, États-Unis
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