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    Donald Trump et Jean-Claude Juncker

    Rencontre Trump-Juncker: «armistice» ou capitulation?

    © REUTERS / Joshua Roberts
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    Maxime Perrotin
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    Salué comme une «victoire pour l’Europe», l’accord auquel serait parvenu Jean-Claude Juncker et Donald Trump à la Maison-Blanche ne marquerait-il pas pourtant une victoire américaine dans le bras de fer économique qui oppose les USA à l’UE? Un accord qui par ailleurs divise les Européens.

    Qui peut encore clamer que Donald Trump serait «incompétent» ou «incapable de gouverner» pour cause de sénilité?

    Mercredi 25 juillet, en seulement quelques minutes, le Président de la première puissance militaire du monde a très probablement obtenu de l'Union européenne la réforme de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la réouverture de négociations visant à renforcer le libre-échange entre les deux rives de l'Atlantique, trouvé des débouchés commerciaux aux fermiers américains touchés par les contre-sanctions chinoises, mis des bâtons dans les roues de la coopération énergétique entre l'UE et la Russie, le tout… sans rien concéder en échange.

    Présenté dans un premier temps comme un «armistice», un «cessez-le-feu», marquant une «désescalade» dans la guerre commerciale déclenchées il y a quelques mois par le Président américain, l'accord auquel serait parvenu Jean-Claude Juncker et Donald Trump s'est rapidement attiré réserves — et critiques — de l'exécutif ainsi que de la presse française.

    Cette «victoire», ce «grand jour pour l'Europe» — pour ne paraphraser qu'Alexander Winterstein, porte-parole de la Commission européenne — serait ainsi d'avantage favorable aux États-Unis (aux dépens de l'Union européenne), puis d'avantage favorable à l'Allemagne (aux dépens de la France).

    «Comme d'habitude — c'est tout ce qu'on lui reproche d'ailleurs — l'Europe est aujourd'hui en terme de volonté politique un ventre mou et a tendance à encaisser les coups sans jamais les rendre.»

    Précise à notre micro Marc German, qui fustige une «position de communication». Cet expert en intelligence économique ne mâche pas ses mots, tant à l'encontre de l'accord passé entre le chef de l'exécutif européen et le Président américain, que de l'attitude de Bruxelles depuis le début de ce bras de fer avec Washington.

    «Tant que la prépondérance du droit américain dans les règles internationales prévaudra et qu'il n'y aura pas de possibilité de contre-mesures européennes et bien ce sera toujours comme ça: l'Europe sera toujours le dindon de la farce!»

    Toute l'Europe? Pas exactement, les proches collaborateurs de Jean-Claude Juncker ne sont pas les seuls à applaudir. L'exécutif allemand, resté jusque-là discret, s'est également réjoui du résultat «constructif» de cette rencontre bilatérale.

    Dans un message posté sur Twitter, Peter Altmaier, ministre allemand de l'Économie et de l'Énergie, félicite ainsi le Président de la Commission et le chef d'État américain, saluant une «percée» pouvant «éviter une guerre commerciale et sauver des millions d'emplois». «La Commission peut continuer à compter sur notre soutien» enchérissait, toujours sur Twitter, une porte-parole d'Angela Merkel affirmant que le gouvernement allemand saluait l'accord.

    Un enthousiasme de Berlin que ne partage pas Paris. En effet, si Donald Trump suspend sa menace d'appliquer une surtaxe douanière de 25% sur les importations de voitures en provenance de l'UE c'est en contrepartie de l'achat par les Européens de gaz liquéfié et de soja américain.

    Un dernier point qui irrite tout particulièrement Bruno Le Maire, qui a exigé des «clarifications» concernant les accords auxquels étaient parvenus les Présidents de la Commission européenne et des États-Unis. Pour le ministre français, l'agriculture doit rester en dehors des négociations de libre-échange avec les États-Unis, soulignant les fortes disparités existantes en matière de normes sanitaires, de production et de consommation. Un point sur lequel Marc German insiste également.

    «Pour le coup, la position française est celle qui faut tenir, parce que ce serait revenir au grand accord transatlantique qui n'a pas vu le jour et qui arriverait par une voie masquée.»

    Une éventualité à laquelle s'oppose pour l'heure l'exécutif français, tant par la voix de son ministre de l'Économie que son Président. Depuis Madrid, Emmanuel Macron a réitéré qu'il n'était pas favorable à un accord commercial global entre Américains et Européens.

    Quoi qu'il en soit, reste à savoir comment le reste des Européens percevront les déclarations d'intention de Jean-Claude Juncker d'acheter massivement ce soja américain. En effet, celui-ci est la cible d'une surtaxe douanière de 25% mise en place par Pékin en réponse aux surtaxes douanières américaines de 25% sur un important panel de produits chinois dont l'acier et l'aluminium.

    Des contre-mesures de Pékin, qui contrairement à celles décrétées par Bruxelles, sont à l'origine de l'infléchissement de Donald Trump, estime Marc German.

    «C'est plus une réaction à la position chinoise qu'aux sanctions européennes. D'ailleurs, sanctions qui ne sont que déclaratives aujourd'hui.»

    Remarquons que la réponse de la Chine contraste avec celle qu'avait apporté l'Union européenne tant en rapidité que dans leur ampleur. Pékin avait égrainé, dans les heures qui suivaient l'entrée en vigueur des nouveaux tarifs douaniers américains, une liste de plus d'une centaine de produits américains ciblées, le tout pour un montant de 50 milliards de dollars d'importations par an.

    Rien que dans le cas du soja, la Chine qui achète chaque année pour 12 milliards de dollars de cet oléagineux aux producteurs américains — soit 30% de la production des États-Unis — frappe particulièrement durement un électorat cher à Donald Trump.

    12 milliards de dollars, c'est d'ailleurs le montant du plan d'urgence débloqué par l'administration américaine afin de venir en aide aux agriculteurs américains, au risque de se mettre en porte à faux vis-à-vis de l'OMC. Un important plan d'urgence annoncé… la veille de la rencontre avec Jean-Claude Juncker.

    Côté européen, on a préféré s'en tenir aux strictes règles de l'OMC, ne ciblant mi-juin que pour 2,8 milliards d'euros d'importations de produits américains. Un montant bien inférieur à celui des produits européens surtaxés, bien que Bruxelles se réserve le droit de rectifier le tir si il remporte, auprès de l'OMC, son litige qui l'oppose à Washington. Ce n'est qu'une dizaine de jours plus tard, lorsque Donald Trump a réitéré ses menaces d'étendre ses surtaxes douanières à l'industrie automobile européenne, que Bruxelles a soudainement haussé le ton.

    L'automobile, une industrie à laquelle l'Allemagne prête une importance toute singulière. Si l'Allemagne est connue pour battre tous les records en terme d'excédent commercial, devançant même la Chine, ce qui n'est d'ailleurs pas étranger au courroux du Président américain à l'encontre de l'Union européenne, c'est bien l'industrie automobile qui constitue le fer de lance de ses exportations (18%) et de son économie (13% du PIB) pesant près de 828.000 emplois, pour reprendre les chiffres compilés à ce sujet par Le Monde.

    Et si l'Allemagne est le premier partenaire commercial d'une majorité d'États membres de l'UE, son premier partenaire commercial à elle est, depuis la mi-2014, non plus la France mais… les États-Unis. Un détail qui n'a pas échappé à Libération qui fustige ainsi une Commission qui joue clairement le jeu des industriels allemands.

    Dans un édito, le quotidien souligne que le directeur de cabinet de Juncker, qui a négocier cet accord passé à la Maison-Blanche, est un proche de l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne (CDU), le parti d'Angela Merkel.

    Reste à savoir quelles suites concrètes l'Union européennes et ses États membres donneront à ces hausses d'importations de soja et de gaz naturel liquéfié (GNL) que Jean-Claude Juncker a fait miroiter à Washington.

    Dans les médias, la question de la légitimité du Président de la Commission à négocier des traités engageant les Européens est relancée. Une prédominance de la Commission, qui «au fil des années, pèse de plus en plus de son poids sur les exécutifs nationaux,» tient à conclure Marc German pour qui des suites sont bien à attendre.

    «Aujourd'hui pourrait être l'expression, justement, que le Conseil de l'Union européenne puisse finalement imposer aux États européens des accords que les pays, individuellement, ne souhaitent pas. Ça c'est clair.»

    Quoi qu'il en soit, pour les Européens, en réduisant l'impact des contre-mesures chinoises et en imposant sur le marché européen un gaz (deux fois plus cher) autre que russe, comme insiste Marc German, les Américains ont pu «imposer leurs buts géostratégiques» à l'UE.

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    Tags:
    rencontre, OMC, Commission européenne, Union européenne (UE), Donald Trump, Jean-Claude Juncker, Angela Merkel, Europe, États-Unis, Russie
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