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    Ankara

    Les vrais enjeux de la fausse crise entre la Turquie et les États-Unis

    © Sputnik . Anton Denisov
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    Louis Doutrebente
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    Bataille d’ego, crise diplomatique, guerre économique? Les formules ne manquent pas pour expliquer la crise que traverse depuis une semaine la relation Turquie/États-Unis. Mais si Trump met autant la pression à Erdogan, c’est pour le contraindre à modifier ses choix géopolitiques. Au risque de voir la Turquie quitter l’OTAN? Éléments de réponse.

    Le torchon brûle-t-il vraiment entre Ankara et Washington? La question semble paradoxale, tant les médias se sont empressés de parler de «crise» entre les États-Unis et la Turquie depuis que Donald Trump aurait déclaré une nouvelle guerre commerciale avec son allié turc le 10 août dernier:

    ​En annonçant que les taxes douanières sur l'acier et l'aluminium turcs allaient prochainement doubler, le Président américain aurait déclenché la colère d'Ankara. Mais quel est le but de cette nouvelle manœuvre du businessman-Président? 

    En aucun cas, la comparaison avec ses agissements contre l'UE et la Chine n'est pertinente, notamment parce que la balance commerciale entre la Turquie et les États-Unis est favorable à ces derniers. Nous ne sommes donc pas dans une nouvelle guerre économique, mais dans une phase de pression qu'applique Washington sur Ankara. Constatant que la monnaie turque chute depuis de nombreuses années face au dollar, Donald Trump a souhaité utiliser les marchés pour contraindre Erdogan. En annonçant une série de sanctions contre le marché turc, qui rappelons-le aurait un impact très faible sur les exportations turques, le Président des États-Unis a fait vaciller la livre turque qui a perdu en une journée près de 25% de sa valeur face au dollar. Pourquoi?

    La raison, faussement annoncée par ces deux personnalités éruptives et en permanence relayée par les rédactions occidentales, serait les cas d'Andrew Brunson et de Fethullah Gülen. En effet, Washington réclame à Ankara la libération immédiate d'un pasteur néo-évangélique, de la même église que Mike Pompeo, actuel Secrétaire d'État. Andrew Brunson a été placé à résidence après un an et demi d'incarcération dans les geôles turques au motif qu'il aurait été un espion impliqué dans le putsch raté de juillet 2016. Si Trump veut libérer «ce grand chrétien», Erdogan lui, ne cesse de réclamer à l'administration américaine, et ce depuis des années, l'extradition de son plus grand adversaire, Fethullah Gülen, un imam milliardaire, un temps proche de l'actuel Président turc, qui vit depuis près de 20 ans en Pennsylvanie.

    Mais si Trump a mis ses menaces à exécution en perturbant ainsi la finance, puis par la réaction aidée des marchés, l'économie turque, si le Président de la plus puissante armée du monde a mis ainsi la pression sur Ankara, ce n'est pas pour l'improbable échange d'un pasteur contre un imam. Cette stratégie s'explique par la géopolitique actuelle de la Turquie et de ses choix.

    Sur un plan local tout d'abord, la Turquie d'Erdogan a un ennemi, les Kurdes. Impliqués directement dans le conflit syrien, Ankara et Washington se retrouvent face à face dans le nord-ouest de la Syrie. Le premier veut éradiquer les factions kurdes des YPG (Unités de protection du peuple) comme il l'a fait à Afrine, alors que le second ne cesse de leur fournir des armes dans le but très philanthropique de protéger son accès aux immenses champs pétroliers de la région.

    De plus, sur la scène plus politique, l'entente cordiale entre Turquie, la Russie et l'Iran représente une réelle menace pour les intérêts américains en Syrie, mais aussi dans toute la région. Une région que rêve d'ailleurs de dominer Recep Tayyip Erdogan. Multipliant les déclarations de politiques régionales, notamment en faveur de la Palestine, l'homme d'État turc souhaite accroître son pouvoir dans le monde sunnite, notamment face à l'Arabie saoudite en déliquescence programmée et face à Israël.

    Mais ces deux pays sont les plus proches alliés de Trump dans la région et Washington ne peut voir d'un bon œil la puissance régionale turque menacer ses intérêts. Il est amusant de noter par ailleurs que la première capitale à apporter son soutien à Ankara n'est autre qu'un adversaire direct de Riyad: en effet, Doha investit 15 milliards de dollars pour redresser autant que faire se peut la monnaie turque.

    Outre la Syrie et le Moyen-Orient, Erdogan ne cesse de poser des choix en contraction avec les intérêts de la puissance américaine sur la scène internationale.

    Ainsi, depuis près d'un an, une forte relation s'est mise en place entre Caracas et Ankara. En conflit ouvert avec les États-Unis, le Venezuela en crise a trouvé en la Turquie un allié de poids. Si le 18 juillet dernier, le Venezuela annonçait que son or serait placé non pas dans les banques suisses, mais turques, il faut aussi relever que des partenariats pétrochimiques ont été annoncés entre ces deux pays, bravant l'embargo américain destiné à mettre à genoux le Président Maduro.

    Erdogan a aussi déclaré publiquement, avant de se rendre à la conférence annuelle des BRICS en tant qu'invité d'honneur, qu'il ne se soumettrait pas aux diktats américains et que son pays continuerait à commercer avec l'Iran.

    Ces nombreux «pieds de nez» à l'administration américaine pourraient expliquer la pression qu'exerce Trump sur Erdogan. Mais un autre élément justifie la politique américaine du moment à l'égard de la Turquie: l'achat des missiles de défense antiaérienne russes S-400. Outre l'acquisition d'une telle technologie —qui s'opérerait non pas en dollars, mais en roubles, le déploiement de ce système antimissile serait incompatible avec la défense intégrée de l'alliance. De là à imaginer que la Turquie sorte de l'OTAN ou en soit exclue? À court terme, cette idée est inconcevable, tant les deux pays ont besoin l'un de l'autre: s'il existe un accord de défense mutuelle entre Washington et Ankara, ajoutons aussi que les États-Unis disposent de près d'une centaine d'ogives nucléaires dans la base aérienne d'Incirlik (sud de la Turquie), base support des armées de l'OTAN pour les opérations sur les frontières sud de l'Alliance.

    Erdogan a toujours choisi de ne pas choisir entre le monde unipolaire et multipolaire, considérant que l'équilibre politique entre les États-Unis et les grandes puissances, Chine en tête, était le seul moyen pour la Turquie de conserver sa souveraineté et son indépendance. Mais depuis quelques jours, Trump lui demande justement de choisir, principalement sur le terrain syrien et sur les missiles russes.

    Pour autant, cette crise n'est d'envergure que parce qu'elle apparaît comme multiple. La bataille simulée des ego et la fausse crise diplomatique dissimulées dernière une guerre monétaire qui n'est qu'un moyen de pression, se cache en réalité un élément bien plus important pour l'avenir des relations internationales: les alliances des puissances. Mais si Rome ne s'est pas faite en un jour, la puissance américaine ne va pas décliner du jour au lendemain.

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    Tags:
    crise, Turquie, États-Unis
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