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    Jean-Yves Le Drian, French Minister for Europe and Foreign Affairs

    Le Drian: «Assad a gagné la guerre». Macron gagnera-t-il la paix?

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    Louis Doutrebente
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    Pour Jean-Yves le Drian, Assad est le vainqueur du conflit syrien. Un discours loin d’être anodin, alors que l’ultime bataille contre les djihadistes débute. De là à imaginer une évolution de la stratégie française, une normalisation des relations entre Paris et Damas? Pierre Berthelot, responsable du groupe «Grande Méditerranée» de l’IPSE, répond.

    «Il a gagné la guerre, il faut le constater, mais il n'a pas gagné la paix.»

    Si au micro de France Inter, le ministre des Affaires étrangères a semblé acter la victoire de Bachar el-Assad sur les terroristes, ce dimanche 2 septembre, son propos contient sa dose d'ambiguïté macronienne.

    Jean-Yves le Drian affirme en même temps la fragilité de la position d'Assad, alors que la province d'Idlib est encore aux mains des djihadistes, que le territoire nord-est contrôlé par la Turquie et par les Kurdes soutenus par les États-Unis. Cette reconnaissance officielle marque un tournant dans le discours tenu par les autorités françaises.

    Derrière ce pas de deux, peut-on imaginer que la vision et la stratégie d'Emmanuel Macron sur la Syrie évoluent? Et que les menaces de nouvelles frappes sur le «régime» en cas d'attaques chimiques ne s'expliquent que par la méthode du «en même temps»? Éléments de réponse avec Pierre Berthelot, chercheur associé et responsable du groupe «Grande Méditerranée» à l'IPSE (Institut Prospective & Sécurité en Europe), sur le Moyen-Orient et professeur en géopolitique dans deux universités privées.

    Sputnik France: Les propos de Jean-Yves Le Drian signifient-il que la France veut attendre l'issue de l'offensive d'Idleb puis entamer des négociations?

    Pierre Berthelot: «On peut se demander si la France ne va pas attendre de voir ce qu'il va se passer lors de cette offensive. Est-ce que le régime syrien va effectivement conforter son succès militaire ou au contraire cela sera une bataille qui va prendre du temps, qui va s'enliser? C'est un premier point. Quant aux négociations, jusqu'ici, la France n'a jamais véritablement envisagé de négocier. En tout cas, il faudra être plus clair: qu'est-ce qu'on envisage de négocier, sur quel domaine précis? Là-dessus encore, on est dans le flou.»


    Sputnik France: Est-ce que ce type de déclaration change quelque chose de la politique française en Syrie?

    Pierre Berthelot: «Il y a quand même une évolution, puisqu'on acte effectivement que le Président syrien a reconquis une grande partie du pays. Pendant longtemps, on a exigé le départ préalable de Bachar el-Assad avant toute possibilité de négociations. Puis on a supprimé ce préalable, mais on a dit qu'il n'était pas du tout possible de négocier avec un homme qui a du sang sur les mains. Maintenant on a une nouvelle inflexion.

    Si elle existait depuis l'élection d'Emmanuel Macron, dans les actes, on n'a pas vu d'inflexion: en avril dernier, Macron s'est joint aux Américains et aux Britanniques pour lancer une offensive militaire sur la Syrie. Donc, symboliquement, Emmanuel Macron est allé plus loin que François Hollande ou que Nicolas Sarkozy. Il y a toujours un manque de clarification. C'est toujours compliqué d'ajuster les mots aux actes.»

    Sputnik France: Le gouvernement français va-t-il normaliser ses relations avec Damas?

    Pierre Berthelot: «Il y a plusieurs formes de normalisation. La normalisation a minima, qui peut consister à la réouverture de l'ambassade de France, dans l'envoi d'un chargé d'affaires —peut-être pas tout de suite d'un ambassadeur- et réciproquement, par rapport à ce qu'il y a à Paris avec une ambassade syrienne. Cela serait une forme de normalisation. Mais on peut aller plus loin.

    Mais, on imagine qu'Emmanuel Macron va être soumis à des pressions américaines. Aujourd'hui, du camp occidental, ce sont les États-Unis qui donnent le "La". Et jusqu'ici, on a l'impression qu'Emmanuel Macron finalement va plutôt dans la ligne américaine: les sanctions sur l'Iran, la France n'a pas de position originale, elle est un peu dans le suivisme, elle a accompagné les entreprises françaises pour qu'elles se retirent d'Iran, donc on voit qu'on suit la ligne Trump. On a suivi la ligne Trump aussi en avril dernier en se joignant aux représailles par rapport à l'attaque chimique présumée imputée au régime syrien. Donc jusqu'ici, on n'a pas le sentiment qu'il y a véritablement une ligne française autonome, du moins au sein du camp occidental.»

    Sputnik France: Pour Jean-Yves le Drian, «la France fait partie du jeu et de la solution» en Syrie. On a donc du mal à le croire?

    Pierre Berthelot: «Effectivement, on peut en douter. La France fait partie du jeu et de la solution, mais elle n'a pas cette capacité, pour le moment, d'autonomie. Peut-être que la France doit créer une autonomie avec des partenaires européens qui sont plus dubitatifs sur la stratégie américaine.
    Et avec la Russie? On sait qu'elle a un rôle majeur au Moyen-Orient et en Syrie, puisqu'elle a tenu à bout de bras le régime. C'est finalement grâce à l'action de Poutine, qui a "mis le paquet" à partir de la fin de l'année 2015, qu'on a commencé à avoir des résultats probants contre Daesh*; même s'il est de bon ton de décrier Poutine en Occident, mais c'est une réalité.

    Et là encore, par rapport à la Russie, il y a les mots et les images… et il y a la réalité. Si pour les mots et les images, on a vu que l'un des premiers actes de Macron était de recevoir Poutine en grande pompe à Versailles, mais pour la réalité, les sanctions sont maintenues. Alors qu'on pensait qu'avec l'élection de Macron, on en finirait avec ces sanctions qui sont contre-productives, d'abord pour la France, et qui ne permettent pas réellement d'affaiblir la Russie. Sur l'affaire Skripal, on a immédiatement emboîté le pas aux accusations britanniques, qui ne sont pas totalement prouvées aujourd'hui.

    Donc [pour une réelle, ndlr] capacité d'autonomie de la France ou une capacité privilégiée de dialoguer avec la Russie, comme on aurait pu l'espérer, dans une tradition gaullo-mitterrandienne, on attend encore une fois que les actes soient conformes aux annonces ou aux effets d'annonces.»

    Sputnik France: le ministre des Affaires étrangères a aussi évoqué ses craintes quant à l'offensive de Damas sur Idlib. Si les djihadistes sont encore forts et nombreux dans cette région (environ 10.000 soldats), il ne cesse de mettre en garde, voire de menacer l'armée d'el-Assad pour éviter une crise humanitaire. Est-ce que le discours de la France vous semble mesuré?

    Pierre Berthelot: «Il est mesuré, mais encore une fois, où est la cohérence? On craint une crise humanitaire! Mais cela veut dire quoi? Quand Bachar el-Assad va lancer la bataille d'Idlib contre les djihadistes, il va devoir arrêter l'offensive et on va en évacuer plus ou moins discrètement un certain nombre on ne sait où, en Turquie ou ailleurs? C'est d'ailleurs ce qu'il s'est fait un certain moment dans la guerre en Syrie.
    Est-ce que l'on craint réellement une crise humanitaire pour les populations innocentes ou est-ce derrière, il n'y a pas une volonté de préserver une partie des islamistes?»

    Sputnik France: Dans quel but réellement? Continuer à mettre la pression sur Damas?

    Pierre Berthelot: «C'est cela le problème. Et ce qui est derrière en toile de fond, ce sont les pressions que subit la France d'un certain nombre de pays partenaires. Il y a des pays qui achètent des armes à la France [Arabie saoudite, Qatar, etc.] et qui peut-être n'aimeraient pas qu'il y ait une victoire expéditive de Bachar el-Assad. Peut-être aimeraient-ils qu'on puisse évacuer, dans le cadre de négociation, un certain nombre de djihadistes.
    Encore une fois, on ne sait pas clairement ce qui se cache derrière ce discours.»

    Sputnik France: Si Assad a gagné la guerre, pourquoi gazerait-il son peuple? N'est-ce pas, dans une certaine mesure en contradiction avec les déclarations sur de possibles attaques au gaz de la part du gouvernement syrien? On a l'impression que ces déclarations désignent à l'avance un coupable de possibles gazages, alors que la question reste controversée.

    Pierre Berthelot: «C'est toujours là même chose. Les représailles à la supposée attaque de Douma en avril dernier, qu'on attendait depuis des années et qui bien sûr n'a rien changé à la réalité militaire, quel était l'origine? Bachar el-Assad avait reconquis plus de 90% du territoire proche de Damas et tout le monde s'accordait à dire qu'il avait victoire gagnée. Et c'est là qu'a surgi cette attaque chimique.

    Et il y a un autre précédent où en 2013, cette fameuse attaque chimique qu'on a attribuée au régime, on ne dit jamais qu'à l'époque, elle a eu lieu au moment où il y avait des observateurs de l'ONU qui étaient venus à la demande du régime syrien. Ils étaient à Damas et le régime aurait lancé en août 2013 une attaque contre les rebelles?

    Et là, à nouveau on nous dit de craindre une attaque chimique. Mais, pourquoi est-ce que le régime lancerait une attaque alors qu'il a reconquis la majorité du territoire? Si cela devait arriver, on pourrait se demander, si elle ne serait pas imputable à un autre camp.»

    *Daesh: organisation terroriste interdite en Russie

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    Tags:
    guerre, Bachar el-Assad, Jean-Yves Le Drian, Syrie
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