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    Abdelaziz Bouteflika

    Avec le rapatriement des sans-papiers d’Allemagne, Bouteflika se refait-t-il une santé?

    © AFP 2018 RYAD KRAMDI
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    Safwene Grira
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    Si le retour au bercail de ses «enfants» en situation illégale en Allemagne est une évidence pour Alger, une partie de l’opposition algérienne estime que la visite de Merkel est une caution politique à l’orée d’un hypothétique 5e mandat de Bouteflika. Un universitaire algérien évoque, lui, des contreparties économiques dans l’intérêt du pays.

    À l'exception de quelques accrocs anodins, qui ont davantage contribué à amuser la galerie, la visite officielle en Algérie de la chancelière allemande, Angela Merkel, le 17 septembre, s'est déroulée sans embûches.

    «Avant les échanges importants qu'elle va avoir avec le Président de la République, je peux dire… Pas d'interprète? Il y a un interprète de l'arabe ou pas? Il est là actuellement? La technique, vous avez un traducteur en arabe?»

    Une seule mesure concrète est venue ponctuer la déclaration préliminaire du Premier ministre Ahmed Ouyahia. Après l'évacuation lapidaire des questions d'intérêt commun, économique et sécuritaire, l'officiel algérien a annoncé l'engagement de son pays à rapatrier des «ressortissants qui sont en situation illégale en Allemagne».

    «Pour ceux qui sont en situation légale, et qui sont au moins 40.000, nous avons remercié le gouvernement allemand pour la qualité de l'accueil qui leur est réservé et pour les conditions dans lesquelles ils séjournent. Pour les gens qui sont en situation illégale… L'Algérie qui elle-même mène une action contre les migrants illégaux ne pouvait que s'entendre avec le gouvernement allemand sur ce sujet, d'autant que nous avons un accord de réadmission qui date de 1997», a annoncé Ahmed Ouyahia dans une conférence de presse conjointe avec Angela Merkel.

    Dans la bouche du Premier ministre algérien, cette décision consacre, ainsi, une forme de cohérence. Pays de transit, souvent prolongé, l'Algérie pourrait difficilement se montrer insensible à cette requête allemande. Il en va également de l'image du pays. «Qu'ils soient 3.000 ou 5.000», l'Algérie rapatriera bien ses «enfants», a assené le Premier ministre. «Le pouvoir algérien veut donner aux Occidentaux l'image d'un pays responsable qui assume ses bêtises, puisqu'il est le premier responsable du départ massif d'Algériens», commente, pour sa part, Habib Brahmia. Pour ce jeune cadre du parti d'opposition Jil Jadid (Nouvelle Génération), cette concession a toutefois une explication autrement plus… politicienne.

    «Ces rencontres sont utilisées comme une caution politique pour le régime Bouteflika. En mettant en scène des rencontres avec de hauts responsables de grandes puissances, le régime veut donner l'impression que M. Bouteflika existe toujours et gouverne réellement le pays, malgré son état de santé difficile. Ce qui est certain, c'est qu'il sera difficile de convaincre des Algériens qui n'ont plus entendu la voix de leur président depuis mai 2012 avec des comédies aussi médiocres qui ne font plus rire personne» a fustigé Brahmia, dans une déclaration à Sputnik.

    L'état de santé du Président Bouteflika, sujet tabou dans les milieux officiels, alimente les spéculations de la rue algérienne. L'AVC qui l'a frappé au printemps 2013 ne l'a pas empêché de prendre part, en fauteuil roulant, à la Présidentielle de 2014… et de l'emporter haut la main. À 8 mois du prochain scrutin présidentiel, les suppliques, sollicitations et autres plébiscites pour un cinquième mandat fusent de toutes parts. Curieusement, elles se sont accompagnées de signes forts sur une sortie d'hibernation: inaugurations de sites, limogeages d'officiels et accueil de responsables étrangers.

    L'analyse des visites étrangères à travers le prisme d'un hypothétique 5e mandat n'est d'ailleurs pas inédite dans les milieux de l'opposition algérienne. Dans son livre paru au printemps 2018, Mohamed Benchicou, ramenait la visite d'Emmanuel Macron, en décembre 2017, à une forme de «caution politique». Des propos controversés, parfois vus comme «exagérés».

    «Les officiels français donneront ensuite crédit au subterfuge et attesteront avoir rencontré un Président au mieux de sa forme, conformément au pacte convenu entre les hommes du président et les dirigeants de l'Hexagone: un témoignage de complaisance contre de vrais contrats à plusieurs zéros. Le reste, les choses sérieuses, ses messages aux dirigeants algériens, Macron en aura déjà discuté avec d'autres hommes clés du régime…», écrivait Mohamed Benchicou, «Le Mystère Bouteflika, Radioscopie d'un chef d'État», 2018, chez Riveneuve.

    Programmée ou pas, la récupération en faveur du 5e mandat a bien eu lieu. Le fantasque président du FLN, Djamel Ould Abbas, n'a pas manqué d'exploiter la rencontre Merkel-Bouteflika pour vanter les mérites du Président, dont il est le premier soutien dans la perspective 2019-2024.

    «Vous avez bien vu comment le Président parlait, alors que Madame Merkel écoutait attentivement et hochait la tête? Vous avez vu? Nous avons un Président géant, qui a l'oreille du monde entier. Il a donné sa vie pour ce pays. Depuis l'âge de 19 ans, et jusqu'à aujourd'hui, il est au service de l'Algérie!», a déclaré Djamel Ould Abbes.

    L'universitaire algérien Abdelkader Dridi précise à Sputnik que Djamel Ould Abbas est loin de représenter toutes les sensibilités au sein du Front de Libération Nationale (FLN). Sur la question des migrants, si contrepartie il y a, elle ne pourrait qu'être économique, et dans l'intérêt du pays. Sans préjudice éventuellement de dividendes communicationnels qui restent secondaires.

    «Le pouvoir algérien n'a pas besoin de Merkel, ni pour se maintenir, ni pour s'acheter une légitimité. Si Bouteflika était dans une logique de se montrer, il aurait renoué avec les rencontres fréquentes (et médiatisées), dont il avait l'habitude, avec des personnalités nationales.
    En l'occurrence, il s'agit d'une visite qui était programmée depuis un long moment, mais qui a été reportée. Elle profite, surtout, à la chancelière allemande qui est empêtrée dans cette question migratoire. Pour l'Algérie, et même si rien de concret n'a été signé, c'est surtout le renforcement des relations économiques avec l'Allemagne qui compte, avec un accent mis sur le transfert des technologies, chose qui avance à un rythme insuffisant dans la coopération avec les Français», a précisé Abdelkader Dridi à Sputnik.

    C'était une «bronchite aiguë» dont souffrait le Président algérien, qui provoqua, en février 2017, l'annulation d'une visite de la chancelière allemande. Alger devait constituer, à l'époque, l'une des étapes phares d'un marathon africain de Merkel pour contenir les flux migratoires et obtenir l'expulsion de sans-papiers. Un enjeu au centre de la politique africaine de l'Allemagne, notamment depuis la crise migratoire de 2015 et les événements de Cologne. Un enjeu de survie politique, également, pour Merkel dont le «laxisme» migratoire commençait à être critiqué à l'intérieur de sa propre famille politique.

    Obtenir des pays pourvoyeurs de migrants qu'ils récupèrent leurs citoyens en situation irrégulière n'était pas, pourtant, une mince affaire. Dans des pays où le chômage concerne, en moyenne, un jeune sur trois, et où des milliers de sans-papiers font vivre autant de familles, les gouvernements maghrébins font de la résistance. Par médias interposés, les Allemands accuseront les Tunisiens de ne pas en faire assez, les Tunisiens s'en défendent, et puis, un accord qui est finalement trouvé, au terme de la visite de Merkel en Tunisie, début 2017 pour le retour des 1.500 sans-papiers après négociation.

    ​«Ce qui a été convenu, finalement, avec les autorités allemandes, c'est de vérifier qu'il s'agit bien de Tunisiens, d'abord, de s'assurer, ensuite, que leur séjour en Allemagne ne peut faire l'objet de régularisation. Il n'y a pas de contrepartie directe, parce que ce serait absurde, vu que ce sont des citoyens tunisiens.

    Après, les Allemands qui n'ignorent pas nos difficultés, ni les motivations des jeunes qui quittent le pays, ont pris l'engagement de renforcer davantage notre coopération, en s'investissant, notamment, sur les programmes de lutte contre le chômage», a déclaré à Sputnik une source gouvernementale tunisienne, qui précise que «chaque semaine, il y a un rapatriement depuis l'Allemagne, qui se fait par petit nombre.»

    En Algérie, il semblerait que c'est cette même logique qui prévale: un «nouvel élan» est promis pour la coopération économique, à en croire les engagements des deux parties, avec le souci, exprimé par les Algériens, d'éviter qu'on leur renvoie, par facilité, des ressortissants d'autres pays. «Ce n'est pas l'Algérie qui se laisserait piéger là-dessus», aurait pu lancer Mohamed Bazoum, le ministre nigérien de l'Intérieur, qui se plaignait du fait que l'Algérie expulse vers son pays toutes sortes de migrants ouest-africains.

    ​Le fait pour de nombreux immigrés de détruire leurs pièces d'identité en atteignant l'Europe, toutefois, pourrait compromettre cette étape et donc le rapatriement.

    La résistance des pouvoirs maghrébins s'exprime, également, sur un autre plan: leur refus d'établir sur leur territoire des centres de rétention pour abriter les immigrés refoulés d'Europe. Une requête européenne s'exprimant avec beaucoup d'insistance, et rejetée en bloc par les pays de la rive sud. «Notre responsabilité se limite à empêcher certains de nos ressortissants qui en sont tentés de quitter illégalement le territoire. Pas de rassembler tous ceux qui échoueront à atteindre la rive nord sur notre territoire. Nous avons expliqué cela à nos partenaires européens qui le demandaient incessamment, et en l'occurrence, Tunisiens, Algériens et Marocains, parlons d'une seule voix» a ajouté la même source gouvernementale tunisienne.

    Comment ne pas voir, dès lors, l'acceptation du rapatriement des immigrés comme une réponse a minima aux pressions européennes de constituer des centres de rétention au Maghreb?

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