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    Le Président moldave refuse de concilier le Jour de la Victoire et la Fête de l’Europe

    «La Moldavie doit contribuer au rapprochement entre la Russie et l'Europe»

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    Maxime Perrotin
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    Deux thinks tanks ont organisé un débat à l'Assemblée nationale à l'occasion de la visite à Paris du président moldave, Igor Dodon. Sécurité, identité et rapprochement du pays avec l'Union européenne, relations avec Moscou, tensions et schisme religieux en Ukraine figuraient au menu des thèmes abordés. Revue non exhaustive.

    «Il est grand temps que la République de Moldavie cesse d'être un objet utilisé dans les relations internationales, pour en devenir un sujet!»

    La Moldavie était à l'honneur lundi 12 novembre, à l'Assemblée nationale à l'occasion d'un débat organisé par Leslie Varenne, fondatrice de l'Institut de Veille et d'Étude des Relations Internationales et Stratégiques (IVERIS) et Emmanuel Dupuy, président de l'Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).

    Réunis autour du député LREM, Jean-Michel Mis, Président du groupe d'amitié France-Moldavie au Palais Bourbon, plusieurs parlementaires français de la majorité et de l'opposition. José-Manuel Lamarque, journaliste à France Inter, animait cette conférence-débat ayant pour thématique les relations extérieures de ce pays de de plus de trois millions d'âmes «tiraillé entre l'Est et l'Ouest», membre de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) depuis plus de 20 ans.

    Du côté des intervenants, Florent Parmentier, responsable du Laboratoire d'Innovation Publiques de Sciences-Po, Nicu Popescu du bureau parisien de l'European Council on Foreign Relations (ECFR), Arta Seiti, responsable des études balkaniques de l'IPSE ainsi que le président de l'Association Cercle Moldave, Jean-Jacques Combarel.
    Quant aux invités d'honneur, si Igor Dodon, le Président de la République moldave a dû annuler sa venue, il s'est fait représenter par plusieurs de ses conseillers diplomatiques, dont Aureliu Ciocoi, lui-même ancien ambassadeur de Moldavie à Pékin et à Washington, Cristina Buga, responsable des relations avec la diaspora, et Artur Gumeiniuc, secrétaire du Conseil de Sécurité national de Moldavie.

    «Si on regarde une carte d'Europe, il y a une première Rome à laquelle la Moldavie a emprunté sa culture latine, il y a une deuxième Rome- Constantinople —à laquelle la Moldavie a emprunté sa religion, puis une troisième Rome- Moscou —à qui l'on a emprunté des structures politiques, administratives et là aussi un apport culturel. […] Si on regarde ces trois Rome qui ont jalonné l'histoire de l'Europe depuis 28 siècles, la Moldavie se situe au cœur de l'Europe»,

    explique un intervenant, qui tient à casser l'image du rôle «périphérique» que l'on attribue souvent en Europe à la Moldavie, sans doute à cause de sa situation géographique. Celle-ci constitue une «singularité stratégique» de la Moldavie, pour reprendre les mots de cet intervenant, qui précise: «nous nous trouvons dans une zone très conflictuelle».
    Il faut dire qu'historiquement, le territoire de la Moldavie s'est toujours trouvé à la croisée des empires et des zones d'influences, tout particulièrement culturelles et religieuses. Elle est aujourd'hui coincée entre l'Ukraine — jusqu'en octobre 2017 pressentie pour rejoindre l'Union économique eurasiatique (UEEA) au sein de laquelle elle a depuis le statut de membre observateur — et une Roumanie membre de l'Union européenne et de l'Otan. La Roumanie, qui espère un jour voir la Moldavie fusionner avec elle. D'ailleurs, «le risque de résurgence du sentiment pan-roumain» a été évoqué par les intervenants français.

    Problème, si une partie de la Moldavie était bien roumaine avant la fin de la Seconde Guerre mondiale (les forces armées roumaines ont combattu aux côtés de celles du IIIe Reich), c'est oublier qu'une partie de son territoire, au-delà du fleuve Dniestr, fut un territoire de l'Empire russe, pris aux Ottomans et aux Polonais à la fin du XVIIIe siècle, avant d'être l'objet d'un échange entre les républiques d'Ukraine et de Moldavie sous l'URSS.

    Ainsi, ce territoire de l'actuelle Moldavie, dont les frontières sont celles héritées de l'URSS, ne fut sous l'autorité de Bucarest que de juin 1941 à août 1944, lorsque les forces roumaines occupaient les territoires soviétiques jusqu'à Odessa. Un héritage historique qui se traduit au niveau linguistique: aujourd'hui 70 % de la population moldave est roumanophone et 30 % russophone.

    La crainte de ces derniers d'être absorbés par la Roumanie en cas de fusion de la Moldavie, après l'éclatement de l'URSS, a débouché sur un conflit et à la proclamation d'une république sécessionniste non reconnue internationalement, la Transnistrie (ou République moldave du Dniestr), qui abrite toujours un contingent de l'armée russe.
    Bien que le conflit soit gelé et les relations tendues, les liaisons terrestres et des échanges perdurent entre la Transnistrie peuplée d'un demi-million d'habitants et le reste du pays, qui en rassemble 3 millions.

    «L'Otan est un voisin, par la présence de la Roumanie; nous nous trouvons dans une zone où il y a des forces étrangères —en tout cas dans une partie du territoire — alors même que dans l'article 11 de sa Constitution de 1994, la Moldavie a un statut de neutralité militaire.»

    Soulignant les progrès effectués dans la relation entre La Moldavie et son territoire sécessionniste, l'une des pistes de résolution du conflit avancée par les intervenants pour régler ce conflit gelé depuis 26 ans, est «un arrangement acceptable par toutes les parties impliquées, par exemple la mise sur pied d'un système institutionnel fédéral et l'octroi à la Transnistrie d'un statut spécifique.»

    Une piste similaire avait été proposée par la Russie en 2003, au travers du mémorandum Kozak. Celui-ci offrait notamment aux parlementaires issus des territoires de Transnistrie la possibilité de bloquer tout changement de la Constitution du pays, notamment concernant sa neutralité militaire. Cependant, comme le relate dans un livre l'universitaire canadienne Joan DeBardeleben, les États-Unis et l'Union européenne (à travers l'OSCE) font pression sur le président moldave d'alors, Vladimir Voronine, afin qu'il rejette le document, ce qu'il fera «à la dernière minute». Ce bras de fer marquera le début de la rupture entre Moscou et Chișinău (la capitale moldave), ainsi qu'entre Moscou et Bruxelles.

    Mais le tiraillement entre Ouest et Est n'est pas que géopolitique en Moldavie. Il ressort au sein même de la population et des difficultés politiques que rencontre le pays. Les multiples blocages institutionnels que traverse la Moldavie depuis l'élection présidentielle du 13 novembre 2016, qui vit l'élection pour la première fois depuis 1997, du président au suffrage universel, en sont une des nombreuses illustrations.

    « Le Président [moldave, ndlr.] est totalement empêché de gouverner!», comme l'évoque avec insistance l'un des participants à la table ronde.

    En effet en matière de politique, tant intérieure qu'extérieure, c'est le Parlement qui a le dernier mot en Moldavie. Les désaccords entre l'opposition parlementaire et le Président Igor Dodon ont déjà valu à ce dernier d'être suspendu à trois reprises de ses fonctions. En effet, si celui-ci est présenté comme «pro-russe» par ses détracteurs, son opposition est clairement pro-européenne.

    Personnellement, j'avais été interpellé en 2014, peu avant les élections parlementaires, en apprenant que seuls cinq bureaux de vote (avec un nombre limité de bulletins) seraient ouverts en Russie, alors que l'Italie en compterait 25. Pour rappel, selon les chiffres officiels de l'émigration moldave, 500.000 Moldaves vivent actuellement en Russie contre 26.000 en Italie.

    «Cela donnait l'impression que le gouvernement cherchait à décourager le vote dans la Fédération de Russie», indiqua à l'issue du scrutin le chef de la délégation d'observateurs du Parlement européen. Si les socialistes d'Igor Dodon l'emportèrent (20,51 %) et s'allièrent aux communistes de Vladimir Voronine (17,48 %), les libéraux démocrates (20,16 %) les talonnaient et s'allièrent aux les démocrates (15,8 %) et aux libéraux (9,8 %), prenant ainsi l'ascendant dans l'hémicycle.

    «La Moldavie peut et doit affirmer pleinement sa vocation de pont en or entre l'Occident et l'Orient. Et elle doit contribuer au rapprochement entre la Russie et l'Europe.»

    Ces propos du président Igor Dodon, rappelé durant la conférence, n'ont pas fait l'unanimité. La table ronde a pointé la disproportion des exportations moldaves vers l'Union européenne et celles vers la Russie en 2018. On se souvient que le Président moldave avait été injustement accusé de vouloir quitter la zone libre-échange européenne.

    «L'UE représente 70 % des exportations moldaves et la Russie 8 % […] Les exportations moldaves vers l'Union européenne sont neuf fois plus importantes que vers la Russie.»

    C'est, néanmoins oublier que la Moldavie est soumise à un embargo russe sur ses produits agricoles en réponse à la signature en 2014 du traité d'association avec l'Union européenne, qui s'est traduit par l'élargissement de la zone de libre-échange européenne au territoire moldave dès 2016. Rappelons que la Moldavie était pressentie pour se joindre à l'UEEA et, comme en Ukraine, deux zones de libre-échange ne peuvent coexister sur un même territoire.

    L'Ukraine fut d'ailleurs largement évoquée lors des débats. Notamment l'impact que pourraient avoir sur la Moldavie les élections présidentielles en Ukraine de mars prochain, ou encore celui du schisme de l'Église orthodoxe (autocéphalie). Si la Moldavie est un état laïc, 70 % des églises du pays sont rattachés au patriarcat russe, les 30 % restant étant subordonnées, quant à elles, à l'église orthodoxe roumaine à travers la Métropole orthodoxe de Bessarabie. La décision prise, il y a quelques semaines, lors du Synode du Patriarcat œcuménique de Kiev, de rattacher la moitié des 12.000 paroisses à une église orthodoxe désormais détachée du Patriarcat de Moscou (elle l'était depuis 1686) pourrait devenir dans les prochains mois, un nouveau vecteur de tension entre Kiev et Moscou.

    «C'est vraiment un problème majeur en Europe de l'Est, une partie de cette famille orthodoxe a fait une faute à l'encontre du reste de la famille. Et je suis absolument sûr que quelqu'un d'autre va tirer profit de cette division. […] et ce ne sera ni les Ukrainiens, ni les Russes,» confie l'un des intervenants.

    Cependant, les progrès soulignés dans les relations entre Chișinău et Tiraspol («capitale» de la Transnistrie sécessionniste) sont sur la sellette.

    En juillet 2017, mené par des députés démocrates libéraux, le parlement moldave exige le retrait «sans condition» de son groupe opérationnel russe de Transnistrie. Dans la foulée, la Moldavie fait adopter à l'Onu une résolution non contraignante — soutenue par l'UE — allant dans le même sens. Dès le mois d'août dernier, la Moldavie a, conjointement avec les États-Unis, mené des exercices militaires sur son territoire.

    Une «provocation» dénoncée sur les réseaux sociaux par le Président moldave. Un avis partagé par certains analystes qui pointent du doigt une volonté de certaines forces politiques intérieures et extérieures à la Moldavie d'ouvrir un nouveau front à l'Est, impliquant militairement Moscou, le tout afin de justifier de nouvelles mesures de containement à l'encontre de la Russie et d'amarrer définitivement le pays au bloc européen et à l'Otan. Cependant, comme cette conférence est venue le rappeler, le désir d'Europe tend à s'estomper inexorablement. Si les Moldaves étaient 70% à vouloir rejoindre l'UE, il y a quelques années, ils ne seraient plus que 35% aujourd'hui.

     

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    accord d'association, schisme, orthodoxie, opposition, Partenariat oriental, Conseil de sécurité moldave, IPSE, Union économique eurasiatique (UEEA), Assemblée nationale française, Union européenne (UE), Aureliu Ciocoi, Arta Seiti, Leslie Varenne, Emmanuel Dupuy, Igor Dodon, Transnistrie, Moldavie, Europe, Ukraine, Russie
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