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    «Les partis au pouvoir utilisent la raison économique pour s’attaquer à la francophonie»

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    Jérôme Blanchet-Gravel
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    Dans la province de l’Ontario, au Canada, les francophones s’acharnent à défendre leurs droits. Le nouveau PM conservateur, Doug Ford, a annoncé qu’il allait interrompre d’importants projets pour la communauté francophone. Le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario, Carol Jolin, dénonce cette situation en entrevue avec Sputnik.

    C'aura été l'une des controverses de l'heure au Canada. Et même de l'année. Le 15 novembre dernier, le nouveau Premier ministre conservateur de l'Ontario, Doug Ford, annonçait qu'il mettait fin au projet d'Université francophone en Ontario. Du même souffle, il annonçait que son gouvernement abolirait le Commissariat aux services en français. Rapidement, cette annonce allait soulever l'indignation chez les francophones partout au pays.

    Les Franco-Ontariens forment actuellement une communauté d'environ 600.000 personnes. Peuple fondateur du Canada aux côtés des Premières nations, les Français se sont établis en Amérique du Nord dès le XVIIe siècle. En 1613, l'explorateur Samuel de Champlain avait déjà parcouru et cartographié certaines parties de l'actuel Ontario. Avec la conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques, en 1759, les Français de l'Ontario ont été graduellement marginalisés sur leur propre territoire. Jusqu'à aujourd'hui, ils se sont battus pour défendre leurs droits. Avec l'arrivée au pouvoir du gouvernement Ford, ils doivent redoubler d'efforts.

    Les Franco-Ontariens, symbole de la lutte pour la survie du français

    Le président de l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario, Carol Jolin, dénonce les deux dernières mesures annoncées par le Premier ministre Ford. D'entrée de jeu, M. Jolin a confié à Sputnik que sa communauté et lui s'étaient sentis trahis par le gouvernement conservateur.

    «Définitivement, nous nous sommes sentis trahis. Nous avons été traités comme des citoyens de seconde classe. C'est un manque de respect total envers la francophonie, et envers les droits des Franco-Ontariens. Il y a deux langues officielles au Canada: le français et l'anglais, alors on doit s'attendre à ce que les droits des francophones soient respectés», a mentionné M. Jolin en entrevue.

    Selon Carol Jolin, rien ne pouvait laisser croire, il y a encore quelques mois, que les droits des francophones allaient être ainsi bafoués en Ontario. «Nous étions tous en état de choc, et l'onde de choc s'est répandue dans toute la communauté francophone et francophile de l'Ontario. Ensuite, ça s'est propagé dans tout le Canada», a aussi affirmé Carol Jolin.

    Le Premier ministre Ford semble avoir largement sous-estimé l'ampleur de la crise qu'il a déclenchée. Il a été forcé de reculer, en partie, sur le dossier du Commissariat aux services en français. Considéré comme une autorité morale, le commissariat ne sera pas aboli, mais ne retrouvera pas son indépendance. Carol Jolin salue l'ouverture inespérée de M. Ford, mais réclame que l'indépendance de cet organisme soit complètement rétablie.

    «En Ontario, nous avions un commissariat totalement indépendant, par et pour les francophones, ce qui donnait aux francophones un très bon service. Ce commissariat était capable de donner des services dans un délai raisonnable. Maintenant, il faut savoir que le poste de commissaire ne consiste pas seulement à recevoir des plaintes, c'est une personne qui fait la promotion de la loi sur les services en français, auprès de la population, mais aussi auprès des Ministères, afin de les sensibiliser à leurs responsabilités», a précisé M. Jolin.

    Pour justifier sa décision, le nouveau Premier ministre ontarien a invoqué les difficultés budgétaires de sa province. Une déclaration qui ne satisfait pas du tout le président de l'Assemblée de la francophonie de l'Ontario. Il estime que les économies qui seront faites seront beaucoup trop modestes pour servir ailleurs. Il croit surtout que «les partis au pouvoir utilisent la raison économique pour s'attaquer à la francophonie et aux droits des francophones».

    Compressions budgétaires: une excuse pour bafouer les droits des francophones?

    Depuis plusieurs années existe un projet d'université française en Ontario, qui permettrait aux Franco-Ontariens d'avoir accès dans leur langue à l'éducation supérieure. La raison invoquée pour l'interrompre est la même que la précédente. Dans un communiqué, la ministre déléguée aux Affaires francophones de l'Ontario, Caroline Mulroney, ne ferme pas la porte au projet, mais affirme que la situation financière de sa province ne permet pas actuellement d'aller plus loin. M.Ford et Mme Mulroney avaient pourtant promis que le projet verrait le jour d'ici 2020.

    «Pendant la course à la chefferie, M. Ford nous avait parlé de son engagement envers le dossier de l'Université de l'Ontario français. Une fois qu'il a été élu comme leader du parti, nous avons eu une discussion avec lui, et il nous a dit qu'il allait poursuivre ce dossier. Le lendemain de son élection comme Premier ministre, il a réitéré son engagement envers l'Université de l'Ontario français. […] Le 25 septembre, lors de la journée des francophones, la ministre déléguée aux affaires francophones, Caroline Mulroney, a déclaré que l'Université de l'Ontario français figurait dans ses priorités. Vous pouvez vous imaginez la surprise qu'on a eue en apprenant que le projet serait mis de côté».

    Carol Jolin pense que la francophonie est en danger partout au Canada, sauf au Québec, où une loi devenue célèbre, la Loi 101, assure la protection du français. Le commissaire aux langues officielles du Canada, Raymond Théberge, s'est aussi dit préoccupé par la situation du français dans plusieurs provinces anglophones.

    «Regardez la situation au Nouveau-Brunswick: présentement, il y a un gouvernement qui dépend du vote et d'un soutien d'un parti [l'Alliance, ndlr] qui est contre le bilinguisme de la province pour rester au pouvoir. C'est extrêmement alarmant. Du côté du Manitoba, les droits des francophones sont aussi en péril d'une certaine façon. Il semble y avoir un mouvement populiste qui est utilisé pour justifier le fait qu'on coupe des services en français».

    Carol Jolin a tenu à préciser que les Canadiens français ne représentaient pas une «minorité comme les autres», car ils sont l'un des peuples fondateurs du Canada. «Il faudrait donner un sérieux cours d'histoire à M. Ford», a mentionné Carol Jolin. Il faut respecter les droits des groupes issus de l'immigration, mais ceux des francophones doivent rester prioritaires, pense-t-il.

    Les Franco-Canadiens, une minorité pas comme les autres

    Au Québec, où vivent 7 millions de francophones, cette affaire a beaucoup retenu l'attention. Par coïncidence, juste avant son déclenchement, une journaliste connue, Denise Bombardier, a semé l'émoi en affirmant que le combat pour le français était perdu dans les autres provinces. Une déclaration qui avait soulevé un véritable tollé chez les francophones hors Québec. Mais une affirmation qui a eu pour effet de conscientiser les Québécois au sort de leurs frères, les Franco-Canadiens. Avec les mesures prises par le gouvernement Ford, les Québécois se montrent encore plus préoccupés par cet enjeu.

    Des chroniqueurs québécois ont aussi soulevé que les mesures prises par le gouvernement Ford seraient jugées totalement inacceptables si elles étaient prises par le gouvernement du Québec à l'encontre de la minorité anglophone. D'ailleurs, depuis plusieurs années, des personnalités dénoncent le financement abusif des universités et des hôpitaux anglophones du Québec. Une logique de deux poids deux mesures qui traduit un malaise face au grand pouvoir de l'anglais.

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    Tags:
    francophonie, Ontario, Canada
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