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    Le retour d'un Kadhafi: les perspectives politiques du fils du colonel

    © AFP 2019 Christophe Simon
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    Saïf al-Islam Kadhafi, fils du défunt leader libyen, aurait sollicité le soutien de Vladimir Poutine. L'héritier de l'ancien chef de la Grande Jamahiriya arabe libyenne est récemment sorti de la prison et envisage de prendre part aux élections présidentielles qui devraient se dérouler au printemps 2019.

    Verra-t-on encore un Kadhafi à la tête du pouvoir libyen?

    Un héritier de Kadhafi

    Beaucoup considéraient que l'héritier de Mouammar Kadhafi serait son deuxième fils qui s'intéressait à la politique depuis son enfance. Toutes les circonstances jouaient en sa faveur. Il a fait ses études secondaires et supérieures en Europe pour obtenir le degré de docteur en philosophie à la prestigieuse London School of Economics and Political Science. A l'âge de 20 ans, Saïf al-Islam a été impliqué par son père dans les négociations avec les Emirats arabes unis.

    Il a également participé à des pourparlers avec des pays occidentaux. Ainsi, il a grandement contribué au rétablissement des relations commerciales entre la Libye et le Royaume-Uni en 2003. Le deuxième fils du colonel Kadhafi gérait les investissements libyens. Suite à la destitution de la Jamahiriya, il a été accusé d'avoir détourné 10 milliards d'euros de cette institution.

    Saïf al-Islam critiquait souvent son père avant la guerre. Qui plus est, il ne le faisait pas en privé, mais publiquement, à l'aide de la chaîne «Libye», créée grâce à ses propres fonds, et de plusieurs quotidiens. Il s'est notamment opposé à la décision du colonel de renoncer aux armes nucléaires en 2004. Ses divergences avec son père dans ce domaine et sur d'autres questions ont forcé Saïf al-Islam à quitter officiellement la politique en 2008.

    La polémique entre le père et le fils a perduré jusqu'au début du «printemps arabe», provoquant en Libye une guerre civile entre les partisans et les adversaires du régime de Kadhafi. Saïf al-Islam a résolument soutenu son père.

    Qui plus est, c'est lui qui a lancé un scandale politique majeur en Europe, ayant annoncé que Mouammar Kadhafi avait été le sponsor principal de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy, vainqueur des élections présidentielles de 2007 en France. Le fils du colonel n'a pas pu lui pardonner ses frappes aériennes sur la Libye. Selon Saïf al-Islam, Nicolas Sarkozy a tenté d'effacer ses traces après la destruction de la Jamahiriya.

    Suite à la chute du régime, le fils de Kadhafi a fait face aux accusations de répression de manifestations antigouvernementales, mais a réussi à trouver un abri dans le sud du pays. Un mois après le meurtre brutal du leader de la Jamahiriya, les partisans du gouvernement de transition ont toutefois interpellé Saïf al-Islam. Le tribunal de Tripoli l'a condamné à la peine de mort en 2015 dans le cadre des accusations de crimes contre le peuple libyen. Ce jugement n'a pas pourtant été exécuté, et le fils de Kadhafi a même été amnistié en 2017.

    «Je suis vivant et libre et je poursuis ma résistance! Je veux résister et me venger jusqu'à la fin!» a annoncé Saïf al-Islam. Et d'ajouter qu'il était prêt à revenir sur la scène politique.

    Les défunts enfants du colonel

    Mouammar Kadhafi a eu huit enfants. Trois de ses fils ont été tués au cours de la guerre civile. Moatessem Kadhafi occupait le poste de conseiller au service de sécurité nationale et faisait partie de l'entourage proche du chef d'État. C'est à lui que le colonel a conféré en 2009 les négociations avec Hillary Clinton, suite auxquelles Washington a assuré Tripoli que les relations des deux pays avaient atteint un niveau sans précédent. Cela a catapulté Moatessem — qui ne pouvait pas se vanter de diplômes impressionnants — sur la grande scène politique.

    Contrairement à Saïf al-Islam, Moatessem ne contredisait guère son père. Après le début des bombardements de l'Otan en 2011, il a pris le commandement des forces gouvernementales dans le nord du pays. Quelques jours avant sa mort, le quatrième fils de Kadhafi a tenté de quitter le pays avec sa famille, mais les insurgés l'ont interpellé et tué à Syrte.

    Khamis Kadhafi est mort pendant l'assaut de Tripoli, deux mois avant le meurtre du colonel. Il a fait ses études en Russie et reçu le diplôme de l'Académie militaire Frounze de Moscou au milieu des années 2000. Il était commandant d'une brigade spéciale au cours de la guerre. Les médias ont à plusieurs reprises démenti les informations sur sa mort, mais il n'existe aucune preuve tangible indiquant qu'il est toujours vivant.

    Saïf al-Arab Kadhafi, sixième fils du colonel, est mort avec sa famille dans sa propre maison sous les bombes de l'Otan. Il a fait ses études et vécu à Munich jusqu'en 2008. Il serait resté en Allemagne, mais les autorités l'ont accusé d'une tentative de contrebande de munitions et l'ont déclaré persona non grata.

    Après le début de l'insurrection, le colonel a conféré à Saïf al-Arab le commandement des troupes à l'est de la Libye. Les trois petits-fils de Mouammar Kadhafi tués par une frappe de l'Otan, ont été les enfants de Saïf al-Arab.

    La vie en échange du renoncement à la politique

    Les autres enfants du colonel restent vivants. Mohamed Kadhafi, fils aîné du colonel et le seul enfant de sa première femme — a fui en Algérie avec sa famille pour obtenir ensuite un asile politique en Oman. A l'époque de la Jamahiriya, il a été un général et le chef du Comité olympique libyen, du Comité audiovisuel et de l'entreprise publique de communications mobiles et par satellite. Le père le considérait comme un héritier potentiel, tout comme Saïf al-Islam.

    En 2011 il s'est retrouvé entre les mains des insurgés, mais a réussi à s'échapper. Il a notamment sauvé sa vie grâce à sa promesse de ne s'occuper plus jamais de la politique.

    Aïcha Kadhafi, fille unique du colonel, a fui à l'étranger avec Mohamed. La famille Kadhafi la considérait comme une sorte d'arbitre, car elle examinait les querelles incessantes entre ses frères. Elle a refusé le rôle de femme au foyer musulmane. Elle a fait ses études en France pour devenir ensuite en Libye la directrice d'une fondation qui s'occupait de la libération de touristes kidnappés en Afrique. Elle a été une ambassadrice de bonne volonté à l'Onu. Elle a vivement critiqué l'invasion américaine en Irak en 2003 et a représenté ensuite les intérêts de Saddam Hussein au tribunal.

    Aïcha a appelé les forces gouvernementales à réprimer l'insurrection en Libye, ce qui lui a immédiatement coûté le titre d'ambassadrice de bonne volonté: ses actions étaient «incompatibles avec les objectifs et les principes des Nations unies». L'opération de l'Otan en Libye s'est soldée par une tragédie personnelle pour Aïcha: les frappes de la coalition ont tué son mari et un de ses enfants.

    Aujourd'hui, la fille de Kadhafi critique toujours — depuis l'Oman — l'Occident pour la situation actuelle de son pays. Elle n'a cependant pas renoncé aux jeans serrés et aux chaussures Gucci.

    Hannibal Kadhafi, cinquième fils du colonel, a également réussi à fuir en Algérie. Il a provoqué plusieurs scandales mondains sous le régime de son père. Ainsi, il a battu une gouvernante dans un hôtel suisse en 2008, ce qui a considérablement aggravé les relations des deux pays. Les Libanais ont établi il y a trois ans un mandat pour son arrestation, car ils accusent Hannibal Kadhafi d'avoir dissimulé des informations sur la disparition d'un imam chiite en 1978. Les autorités de la Syrie voisine demandent de le libérer, mais il reste toujours en détention.

    Saadi Kadhafi, un autre fils du colonel, gardait toujours ses distances de la politique et était un footballeur professionnel. Au début des années 2000, il faisait partie du club Al Ahly et a gagné la Coupe et la Super Coupe de Libye. Il était populaire chez le peuple: il distribuait de l'argent parmi les pauvres, offrait de temps en temps des voitures et des appartements aux familles démunies.

    Après le début des bombardements, Saadi Kadhafi a fui au Niger, mais les autorités du pays l'ont transféré aux nouvelles autorités libyennes. En 2015, on a publié une vidéo de l'interrogation d'un homme ressemblant Saadi Kadhafi: on forçait cet homme avec les yeux bandés d'écouter les cris d'autres personnes torturées dans une pièce voisine. Quelque temps après, on a accusé Saadi du meurtre du footballeur Bachir al-Riani. En 2018, le tribunal a reconnu l'innocence du fils de Kadhafi dans le cadre de cette affaire, mais l'a cependant condamné à une amende et à une peine d'emprisonnement avec sursis pour la consommation d'alcool.

    Des informations non-confirmées

    Le Kremlin n'a pas encore confirmé l'arrivée d'une lettre de Saïf al-Islam. Le ministère russe des Affaires étrangères a cependant souligné que les ambitions présidentielles du fils de Kadhafi n'étaient pas vraiment surprenantes compte tenu du fait que certaines tribus libyennes le soutenaient toujours. Avant, on a appris qu'un représentant de Saïf al-Islam s'était entretenu à Moscou avec Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre russe des Affaires étrangères. Il y a un mois, Lev Dengov, chef du groupe russe de contact pour le règlement libyen, a considéré Saïf al-Islam comme un participant important au processus de paix.

    Si le fils de Kadhafi arrivait à participer à la présidentielle, ces adversaires principaux seraient Fayez el-Sarraj et Khalifa Haftar. Le premier préside le gouvernement d'union nationale et contrôle l'ouest du pays, alors que le deuxième garde entre ses mains l'est de la Libye et la plupart de ses champs pétroliers.

    Kirill Semionov, chef du Centre des études islamiques de l'Institut de développement des innovations, estime pourtant que Saïf al-Islam est une figure du passé libyen, tout comme son père. Il doute que le fils du colonel puisse être une personnalité politique sérieuse dans le pays:

    «Personne ne peut actuellement dire où se trouve Saïf al-Islam, ce qu'il fait ou même s'il est réellement vivant. Il a passé beaucoup de temps dans la prison. Les organes de contrôles auraient facilement pu le tuer sans aucune condamnation. Quelqu'un a cependant insisté sur sa libération. Et on ne sait pas qui. Cette personne veut probablement transformer le fils de Kadhafi en outil d'influence. Elle envisage d'utiliser le nom Kadhafi pour obtenir un financement extérieur chez les nostalgiques de l'époque de la Jamahiriya».

    L'expert affirme que Saïf al-Islam n'a aucun capital politique à l'exception du nom de son père. Il n'existe en Libye moderne aucun mouvement, ni parti visant à rétablir la Jamahiriya.

    «Les Libyens construisent un nouveau pays, commettent des erreurs et reconstruisent tout à partir de zéro. Personne ne veut revenir à l'époque du colonel», conclut Kirill Semionov.

    Moustafa Fetouri, politologue et journaliste de Tripoli, estime que les ambitions politiques éventuelles du fils de Kadhafi pourraient influer sur le rapport de forces en Libye avant les élections présidentielles qui devraient avoir lieu au printemps 2019. Dans tous les cas, il s'agit d'un objectif compliqué:

    «Sous le régime de Kadhafi, Saïf al-Islam était en effet considéré comme le successeur le plus probable au leader libyen. Il existe toujours dans le pays des groupes marginaux qui voudraient le retour des Kadhafi au pouvoir. Il est pourtant difficile de dire ce que le fils du colonel pourrait en réalité faire en Libye moderne, où tout est absolument différent».

    Selon lui, les négociations de Moscou avec les représentants du fils de Kadhafi font partie de la diplomatie des autorités russes qui veulent dialoguer avec tous les participants au règlement politique.

    «Avant, des représentants de Fayez el-Sarraj et de Khalifa Haftar se sont également rendus à Moscou. Un tel dialogue équidistant par rapport à toutes les forces politiques libyennes doit être considéré comme optimal», conclut Moustafa Fetouri. 

    Début décembre, un coordinateur de l'équipe politique de Saïf al-Islam Kadhafi a déclaré à Sputnik être arrivé à Moscou avec une lettre de ce dernier et sa feuille de route de règlement libyen conforme aux efforts de l'Onu. Moscou estime que personne ne doit être privé du droit de participer aux élections, a annoncé plus tard à Sputnik le vice-ministre russe des Affaires étrangères, commentant l'information selon laquelle le fils de Mouammar Kadhafi, Saïf al-Islam, aurait demandé à Vladimir Poutine de lui accorder un soutien politique.

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    retour, lettre, politique, famille, OTAN, Fayez el-Sarraj, Saïf al-Islam Kadhafi, Mouammar Kadhafi, Khalifa Haftar, Vladimir Poutine, Libye, Russie
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