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    Disponible au coin de la rue, le tramadol fait des ravages dans la jeunesse du Cameroun

    CC BY-SA 4.0 / Gilles van Leeuwen / Skyline of Yaoundé
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    Anicet Simo
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    Le tramadol, un fléau en progression au Cameroun! Cet opioïde de synthèse, contenu dans certains médicaments analgésiques, est de plus en plus détourné en stupéfiant. Vendu au marché noir, facile d’accès malgré des prix en hausse, addictif et surtout très dangereux, il fait de plus en plus de ravages, notamment parmi les jeunes.

    Au bord de l'une des routes principales du quartier Emana, à la périphérie de Yaoundé, Aliou, un conducteur de moto taxi de 18 ans, vient se procurer sa dose journalière de tramadol, un antidouleur contenant de l'opium, qu'il consomme depuis deux ans.

    «Au début, je buvais ça pour calmer ma douleur au bras après mon accident, mais maintenant, je prends ça pour travailler le soir. Ça me met bien et je peux travailler toute la nuit», nous confie-t-il, pas du tout gêné par nos questions.

    Avec 500FCFA, 75 centimes d'euros, il peut s'offrir au marché noir ce comprimé, qui, consommé à forte dose, devient une véritable drogue. Aliou achète ses comprimés chez Alexis, âgé de 41 ans et vendeur de médicaments de rue. C'est l'air embarrassé et méfiant, après de longues minutes de négociations, que ce dernier se confie sur la question du tramadol, l'un des médicaments qu'il commercialise dans le plus grand secret.

    «Mes clients sont des conducteurs de gros engins, des maçons, des conducteurs de moto, beaucoup d'autres personnes qui font des travaux d'endurance et même des élèves», relate Alexis.

    Kiosque d’un pharmacien de rue, Yaoundé
    © Sputnik . Anicet Simo
    Kiosque d’un pharmacien de rue, Yaoundé

    En 2016, la vente et la consommation du tramadol au Cameroun ont été particulièrement actives et évolutives. Les dégâts de ce médicament, devenu une drogue pour nombre de Camerounais, dont des travailleurs et des jeunes, se sont multipliés de manière inquiétante. Devant les cas de violences et autres abus perpétrés par des mordus du tramadol dans les rues et les établissements scolaires, le gouvernement camerounais a pris des mesures fermes pour y mettre fin. Depuis lors, la commercialisation du tramadol dans les rues est proscrite et hautement inspectée. On note en parallèle une hausse spectaculaire du prix de vente du tramadol et de tous les produits associés.

    «Il y a encore quelques mois, un comprimé de tramadol coûtait selon le grammage 50FCFA [environ 7 centimes d'euros, ndlr] pour 50 mg, 100FCFA pour 100 mg, 150FCFA pour 120 mg. De nos jours, les comprimés coûtent entre 500FCFA [75 centimes d'euros, ndlr] et 1.000FCFA. Les capsules injectables coûtent 600FCFA [92 centimes d'euros, ndlr] l'unité. Cette hausse peut s'expliquer par le fait que la demande se faisait de plus en plus forte pour ce qui est du tramadol. Le gouvernement sachant le danger de ce produit a resserré l'étau au niveau des entrées», nous explique Alexis, pharmacien de rue.

    Mais la réplique de l'État se heurte à la malignité des commerçants. Ces derniers poursuivent sourdement leur commerce grâce aux codes qu'ils partagent avec leurs clients et fournisseurs, comme nous le confie Justin, un autre vendeur de médicaments de rue rencontré à Yaoundé.

    «Quand il [le tramadol, ndlr] ne nous vient pas directement de nos fournisseurs du Nigéria, il nous vient de quelques fournisseurs du marché central de Yaoundé. Ils nous visitent très souvent pour nous proposer discrètement le produit sur nos étals. On a nos codes»,

    nous glisse-t-il avant de poursuivre

    «Quand j'ai le tramadol, je vends à un rythme satisfaisant, parce que j'ai des abonnés. Ce médicament ne traîne dans mon comptoir que lorsque ces derniers ne reviennent pas; en réalité, je me méfie des nouveaux clients, car ils peuvent être des policiers déguisés.»

    Comptoir d’un vendeur de rue de médicaments, Yaoundé
    © Sputnik . Anicet Simo
    Comptoir d’un vendeur de rue de médicaments, Yaoundé

    Les consommateurs lui reconnaissent certaines vertus stimulatrices; toutes choses qui leur vaut de s'astreindre à des sacrifices pour pouvoir se procurer comme d'accoutumée cette «panacée».

    «Moi je prends le tramadol pour le plaisir que ça me procure. Mais beaucoup en prennent par suivisme. Ce sont pour la plupart des délinquants qui en prennent pour avoir du courage pour faire face à quelques représailles ou pour influencer leurs camarades», nous a confié sous anonymat un consommateur.

    Depuis 2010, les médias font écho de la recrudescence de cette drogue dans la jeunesse et dans les écoles au Cameroun. La prolifération jusqu'aux abords des écoles de pharmacies de rue, de divers vendeurs ambulants de médicaments et de débits de boisson accentue encore le phénomène. Alain, 18 ans, élève rencontré loin des bâtiments de son établissement scolaire, avoue consommer du tramadol depuis un an déjà.

    «Je consomme du tramadol depuis l'année passée. J'ai eu l'envie d'essayer sur le conseil de certains amis. Ils m'ont dit que c'est une substance qui fait planer et fait aussi maigrir. Je suis devenu un abonné, surtout parce qu'il me donne plus de vigueur pendant les rapports sexuels.»

    Souleymanou, 20 ans, un autre élève d'un lycée de la ville, apporte un témoignage similaire.

    «Le tramadol m'aide à avoir le courage.»

    Facile d'accès, cette drogue s'est ainsi introduite dans les cours d'école au Cameroun où, selon le comité interministériel de lutte contre la culture et le trafic des stupéfiants, 12.000 jeunes scolarisés âgés de 13 à 15 ans consomment du tramadol ou du cannabis. Une consommation qui n'est pas sans conséquence, comme l'atteste Pierre, enseignant dans un établissement de la ville de Yaoundé, où de plus en plus des élèves sont interpellés pour consommation de tramadol.

    «Ceux de nos élèves qui ont été pris pour consommation du tramadol se faisaient remarquer par leur agressivité. Ce sont pour l'essentiel des élèves qui n'assistent pas à tous les cours, qui parlent mal aux enseignants et qui sont à l'origine des bagarres. Sommeil, absentéisme, troubles du comportement meublent leur quotidien.»

    Capsules injectables tradal, achetées dans un coin de rue à Yaoundé
    © Sputnik . Anicet Simo
    Capsules injectables tradal, achetées dans un coin de rue à Yaoundé

    Les dangers liés à la consommation de tramadol sont peut-être peu connus, mais ils demeurent fatals dans bien de cas, comme nous l'a expliqué Joseph Oloa, pharmacien à Yaoundé.

    «Le tramadol n'est vendu que sur prescription en pharmacie. C'est un dérivé de la morphine. Ses effets son dévastateurs. On le prescrit aux patients qui ont des douleurs rebelles […] Même utilisé selon les prescriptions, il peut altérer la réactivité, comme par exemple provoquer la somnolence et les vertiges, de telle manière que la capacité de conduire ou de manipuler des machines s'en trouve entravée. Ceci est particulièrement vrai en combinaison avec de l'alcool ou d'autres substances à effet psychotrope», précise-t-il au micro de Sputnik France.

    Danielle Noudjio, médecin généraliste, renchérit.

    «Il [le tramadol, ndlr] devient une drogue parce que ceux qui en consomment font des associations étranges ou le prennent à des doses peu recommandables pour avoir certains effets.»

    Selon un rapport mondial sur les drogues de l'office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) publié en 2016, les saisies annuelles de tramadol en Afrique subsaharienne sont passées de 300 kg à plus de 3 tonnes depuis 2013. L'Afrique est ainsi devenue une plaque tournante du trafic de cette drogue. En 2018, le comité national de lutte contre la drogue au Cameroun a rendu publiques des statistiques sur la consommation des produits illicites. Selon ces données, 21% de la population camerounaise a déjà expérimenté une drogue dure, 10% sont des usagers réguliers, dont 60% de jeunes âgés de 20 à 25 ans.

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    Tags:
    drogue, Yaoundé, Afrique, Cameroun
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