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    «Monter une exposition Pouchkine à Paris, c’était réparer une injustice»

    © Sputnik . Serguei Piatakov
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    Le plus ancien musée consacré à Alexandre Pouchkine en Russie fête ses 140 ans. Pour honorer cet anniversaire, Sergueï Nekrassov, directeur du musée depuis plus de 30 ans, a présenté au Centre culturel russe, quai Branly, la vie et le destin du «soleil de la poésie russe» aux Parisiens.

    «La langue de Pouchkine» est une expression pour désigner le russe, de même que l’on qualifie le français de «langue de Molière». Et pourtant, «la langue de Molière» est une partie indissociable de la langue de Pouchkine. Pour Sergueï Nekrassov, directeur du musée russe de Pouchkine, qui regroupe six musées littéraires mémoriels à Saint-Pétersbourg et dans la localité de Pouchkine (anciennement Tsarskoïe Selo), c’est la raison principale de commémoration du jubilé de son musée à Paris.

    «Pouchkine aimait beaucoup la France. Au lycée, ses camarades l’ont même surnommé “le Français”. Il connaissait parfaitement la littérature française, raconte à Sputnik Sergueï Nekrassov. Mais malgré de nombreuses tentatives d’obtenir du souverain russe l’autorisation de voyager à l’étranger, il n’a jamais pu venir en France. Il nous a semblé que de parler de Pouchkine à Paris, c’était réparer une injustice.»
    • Sergueï Nekrassov (à g.), directeur du Musée Pouchkine de Russie lors d'une conférence à Paris
      © Sputnik . Ambassade de Russie
    • Une exposition "Lycée impérial de Tsarskoïe Selo" dans le hall du Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe Russe à Paris
      © Photo. Ambassade de Russie
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    © Sputnik . Ambassade de Russie
    Sergueï Nekrassov (à g.), directeur du Musée Pouchkine de Russie lors d'une conférence à Paris

    Oui, il était aussi au lycée, le poète le plus vénéré et admiré en Russie de tous les temps. Mais pas n’importe lequel: le lycée impérial de Tsarskoïe Selo, ouvert le 19 octobre 1811, était une pépinière de la jeunesse aristocratique russe. Des garçons issus de familles nobles, âgés de dix à douze ans, y entraient pour étudier le programme classique durant les trois premières années, et les matières universitaires les trois années suivantes.

    «Nous avons également fait venir à Paris une petite exposition de photos présentant plusieurs générations des lycéens dans les salles de nos musées, détaille le directeur du musée Pouchkine. Leurs destins ont été très différents. Mais environ 700 lycéens –professeurs et élèves confondus– sont partis en exil en Europe et en France. Ce qui était tout naturel, le français était presque comme langue maternelle pour eux.»

    Sergueï Nekrassov, promu Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres pour une série d’expositions et projets «croisés» franco-russes à Versailles et à Strasbourg dans les années 2010, est l’auteur de trois livres sur ces lycéens en exil, à propos desquels la plupart des archives se trouvent à Paris.

    «L’une des raisons de notre venue est de raconter l’histoire du premier musée Pouchkine, dont les fonds ont été enrichis par les collections d’Alexandre Otto (Onéguine)*, transféré depuis la rue Marignan à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg», précise Sergueï Nekrassov.

    Sergueï Nekrassov nous raconte qu’en 1836, un ami de Pouchkine, Alexandre Ivanovitch Tourgueniev, disait qu’«il fallait voir comment les yeux de Pouchkine devenaient tristes quand on parlait devant lui de l’Europe et surtout de Paris.»

    Le temps a coulé sous les ponts, mais même aujourd’hui il n’est pas facile pour Pouchkine de «venir» en France: la poésie est le domaine le plus complexe et difficile à traduire dans des langues étrangères. Ce n’est pas pour rien que les premières traductions de ses poèmes –notamment du roman «Eugène Onéguine»– assurées par Prospère Mérimée ou Ivan Tourgueniev, l’ont été en prose. Pourtant, l’engouement des Russes pour cette constellation Pouchkine entraîne de plus en plus des Français dans une quête poétique et provoque le désir de connaître variaient son univers et ses vers. Comment y pénétrer?

    «La réponse la plus facile: lisez Pouchkine dans le texte, sourit Serguei Nekrassov. Il faut néanmoins souligner qu’il existe d’excellentes traductions d’André Markowicz. Lors de l’une de ses conférences, il a mis tout son talent à prouver que traduire Pouchkine relevait de l’impossible. Mais lorsqu’il a commencé à lire sa traduction en guise de démonstration de cette “impossibilité”, tout le monde a été frappé par la justesse du rythme de ses vers. Hélas, il s’agit plutôt d’un cas exceptionnel.»
    © Sputnik . Alexeï Varfolomeev
    Reproduction du tableau d'Ilya Repine "Pouchkine à l'examen du lycée de Tsarskoïe Selo le 8 janvier 1815"

    Officiellement, le premier musée de Pouchkine en Russie a ouvert le 19 octobre 1879 au lycée impérial. Et ce sont les lycéens de différentes promotions qui ont jeté les bases de sa collection. Depuis, le fonds n’a cessé de s’enrichir. Mais il existe également des objets liés au nom du poète russe par un destin particulier. À Amboise, le petit musée municipal abritait des pièces étonnantes, les fameux pistolets qui ont servi à tuer Alexandre Pouchkine lors d’un duel, à une dizaine de kilomètres du centre de Saint-Pétersbourg, en 1837. Les deux pistolets qui ont servi au duel appartenaient au baron Ernest de Barante, diplomate, qui les avait prêtés à son ami, témoin du duel.  Les armes avaient été rachetées par l’antiquaire Pierre Paul dans les années 1950 qui les légua à sa mort en 1970 à Amboise.

    ​Sergueï Nekrassov nous raconte une histoire presque ésotérique liée à ces pistolets. En 1989, quand Mikhaïl Gorbatchev, fraîchement élu au poste de Président, préparait son voyage en France, on a décidé de présenter en France «Les Chroniques d’Amboise»** conservées au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Russie. En échange, Amboise devait présenter quelques objets en Russie. Là, on a pensé aux fameux pistolets gardés au musée de la Poste (comme il s’appelait à l’époque). L’écriteau, très rédhibitoire, mais justifiant leur présence dans ce musée, posé près de pièces exposées annonçait: «Pistolets ayant appartenus au poète russe Pouchkine, auteur de l’œuvre “Le Maître de poste”.»

    «Une fois que les pistolets sont arrivés en Russie, raconte Sergueï Nekrassov, on les a récupérés pour les exposer au musée-appartement pétersbourgeois de Pouchkine au 12, rue Moïka, sa dernière adresse. Bien que la presse ait aussitôt été inondée de mauvais présages dans le style “il ne faut pas parler de corde dans la maison d’un pendu”, nous avons ouvert l’exposition. Et… le jour même… le plafond de l’appartement s’est écroulé sur ces pistolets. J’ai tout de suite démonté les vitrines et rendu le tout au ministère des Affaires étrangères pour qu’on les réexpédie illico.»

    Depuis, on n’en parle plus.

    Néanmoins, de nouveaux objets arrivent constamment au musée en Russie, puisque les relations amicales avec des descendants russes et étrangers du clan Pouchkine et de son entourage proche sont entretenues depuis des décennies. Avec l’instauration du visa électronique pour Saint-Pétersbourg et sa région, on attend de nouveaux passionnés du monde pouchkinien au lycée de Tsarskoïe Selo, dans la datcha de Pouchkine juste à côté, ainsi que dans son musée-appartement à Moïka, à Saint-Pétersbourg.

    «Chaque touriste français qui vient dans nos musées à Saint-Pétersbourg pourra être muni d’un audioguide et d’un guide en français, assure Sergueï Nekrassov. Soyez les bienvenus dans le monde de Pouchkine!»

    *Alexandre Fiodorovitch Otto (Onéguine) est né le 29 juin 1845 à Tsarskoïe Selo, où se trouvait le lycée. Ce collectionneur russe a consacré toute sa vie à la collection de manuscrits, lettres, souvenirs de famille et autres objets liés à la vie et au travail d’Alexandre Pouchkine. Il a fondé le premier musée Pouchkine au monde dans son appartement parisien. Alexandre Otto a légué en 1920 par testament toute sa collection à l’Académie des sciences de Russie, avant de décéder à Paris le 24 mars 1925. La collection a rejoint les fonds de l’Académie des sciences en 1927.

    **Chronique d’Amboise est une œuvre du XVIe siècle, représentant 36 miniatures enluminées, sur parchemin, en format petit in-folio

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