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L'histoire face à des menaces de révision (27)
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Il y a 75 ans les USA et le Royaume-Uni ont lancé leurs bombardements contre Dresde, qui ont duré du 13 au 15 février 1945. Selon les informations officielles, ils ont emporté la vie de 25.000 civils. Pour le témoin Christoph Adam, ces raids étaient un crime de guerre et non une «vengeance» pour les crimes de guerre commis par les nazis.

En 1945, Christoph Adam avait 14 ans. Avec ses parents et son frère de 3 ans, il vivait dans le quartier Johannstadt de Dresde, au numéro 25 de la Dürerplatz. Dans la nuit du 13 au 14 février, l'aviation britannique et américaine a commencé à bombarder la ville.

Le 15 février, il a vu de ses propres yeux la dernière vague de ces bombardements. Dans son récit à Sputnik, Christoph Adam raconte ce qu'il a vécu à cette époque.

Les réfugiés de Dresde

«Le matin, comme d'habitude, je suis allé à mon école, le Kreuzgymnasium, puis j'ai rencontré des réfugiés à la gare centrale car j'étais membre d'une organisation chargée de leur prise en charge. Les trains de réfugiés de l'Est s'enchaînaient, généralement de Prusse orientale et de Silésie. Au QG situé à la gare, nous recevions les adresses pour loger les réfugiés aux quatre coins de la ville, mais en général ces derniers s'installaient chez leurs amis et leurs proches. En général, nous y allions en tramway. En tant qu'écolier je possédais un billet spécial. Les derniers réfugiés que j'ai logés sont partis dans le quartier Klein-Schachwitz sur l'Elbe.

Le carnaval et l'alarme

Puis, comme tous les ans, nous avons fêté Fasching (le carnaval précédant le grand carême, un analogue de mardi gras) en se déguisant en chasseurs et en Amérindiens. Notre maison sur Dürerplatz était décorée avec des lampadaires de papier et des serpentins. Nous sommes partis nous coucher, et soudainement, dans la nuit, une alarme a retenti. Nous nous sommes précipités dans la cave. Dresde était dépourvue d'abris ou de refuges, c'est pourquoi nous nous cachions dans la cave. Par «nous» je fais allusion aux habitants de l'immeuble, environ 60 personnes.

Le vacarme était terrible: quand les bombardiers survolaient notre quartier leur bruit était assourdissant à cause des moteurs - nous n'avions encore jamais entendu ça. Pratiquement au même moment nous avons entendu le sifflement d'obus et de bombes, ainsi que des explosions très fortes. Dans la cave ça sentait le brûlé, le mur de l'immeuble voisin s'était effondré en partie. Quelques années plus tôt, les immeubles voisins étaient reliés par un bloc de briques ordinaires. Encore près de 40 personnes nous ont rejoints. Les murs tremblaient, le crépis tombait du plafond, on entendait des cris et des gémissements partout.

Les immeubles en feu

Nous avons dû fuir d'urgence notre cave de la Dürerplatz - qui était deux fois plus grande que la Vieille place du marché. Nous avons vu à partir de là que des immeubles étaient en feu. Je me souviens encore des immeubles entièrement en flammes. Les pompiers étaient déjà sur place, mais ils n'y pouvaient rien. Malgré la présence d'eau dans le réservoir de pompiers construit par des prisonniers de guerre russes. Les pompiers n'avaient aucune chance d'éteindre l'incendie. Nous avons essayé de fuir la place, mais les rues étaient déjà bloquées par les débris des immeubles qui s'effondraient.

Absorbés par les flammes

Nous voulions nous rendre jusqu'à Grosser Garten et avons couru dans l'ancienne Fürstenstrasse. Sur la Fürstenplatz (aujourd'hui Fetscherplatz) nous sommes tombés dans une véritable tempête de feu. Elle était si puissante que notre famille ne tenait pas sur ses jambes. Nous sommes restés longtemps couchés dans la rue. Je pense que la vitesse du vent atteignait 150 km/h.

L'un des rues parallèles a joué le rôle de «cheminée» en créant un puissant tirage en direction du centre-ville, c'est pourquoi nous ne pouvions pas rester debout. Comme me l'a raconté ensuite un ami, dans le centre la vitesse du flux dépassait 200 km/h, les gens se retrouvaient littéralement dans les airs en position horizontale: il a vu une femme avec une poussette et un homme blessé avec des béquilles littéralement absorbés par les flammes.

Des couvertures mouillées

Dresde a brûlé pendant plusieurs jours, dans des flammes atteignant jusqu'à 500 mètres d'altitude. Puis nous nous sommes entraidés pour nous relever, et, se tenant sous les bras, nous avons couru plus loin. Nous avons réussi à parcourir près de 300 mètres quand une deuxième attaque a commencé. C'était déjà le 14 février. Nous avons subi cette attaque directement dans la rue. L'alarme ne retentissait plus - les bombes tombaient, c'était très bruyant partout. Nous nous sommes couchés au coin d'une rue sous un arbre quand à côté de moi, à un demi-mètre ou à un mètre, est tombée une bombe incendiaire. Mon père a eu le temps de nous couvrir avec un drap mouillé. Le feu avait fait des trous dans la couverture de la taille d'un poing et nous brûlait la peau. Complètement sans défense, nous sommes restés couchés dans la rue trois quarts d'heure. Quelque chose brûlait tous les 5-10 mètres. Toute la rue s'était transformée en véritable brasier.

Comme me l'ont raconté plus tard mes amis, les immeubles de Johannstadt, éteints après le premier bombardement, ont été délibérément visés par le second. Il n'en restait que des ruines. En trois vagues, près d'un million de bombes ont été lancées sur la ville, essentiellement incendiaires. Heureusement, nous sommes tous restés en vie et avons pu rejoindre Grosser Garten. Je m'y suis couché sous un arbre et je me suis réveillé seulement le lendemain.

A partir de là nous sommes allés chez nos proches, dans la maison où je vis encore à ce jour. Nous y sommes restés dans la cave pendant la troisième vague de bombardements. Mes parents ont décidé de quitter la ville avec moi et mon frère de trois ans. Nous avons été ramassés par un convoi militaire transportant des réfugiés, et nous sommes partis en direction de Freital. Au final, nous nous sommes installés dans une résidence pour réfugiés à Altenberg jusqu'à la fin de la guerre.

Des civils en fuite visés par des mitrailleuses

J'ai entendu dire que pendant les bombardements (pas les premiers, quand les gens sont restés dans les caves, mais après le deuxième, quand certains ont osé sortir dans la rue) des gens étaient visés par des mitrailleuses, que c'était une véritable chasse. Mais je ne l'ai pas vu moi-même.

Le général allemand responsable de Dresde en parlait également. Au moment du deuxième bombardement il se trouvait sous le pont de Marienbrücke et d'après son récit, dans la vallée au bord de l'Elbe, les civils de Dresde en fuite ont été visés par des mitrailleuses. J'ai entendu la même chose de la part de plusieurs amis. Ils y vivent à ce jour. Je leur ai demandé d'écrire à ce sujet, mais ils ne veulent pas.

Le nombre de victimes

Un camarade a publié les chiffres des habitants de Dresde tués: il a compté 35.000 victimes - après la guerre il a consacré sa vie à la recherche d'informations. Il a longtemps gardé une affiche lancée par les alliés occidentaux où il était écrit: «Attendez, et vous allez aussi vous retrouver dans des cercueils» (Wartet nur, ihr Zwerge, ihr kommt auch noch in die Särge). Je n'ai pas vu ces affiches moi-même, mais mes amis en ont. Pendant la guerre c'était dangereux d'en posséder.

En comparaison avec le nombre total des victimes de la guerre cela peut paraître insignifiant, 25.000 ou 30.000 personnes ont été tuées, mais même un mort, c'est déjà beaucoup! Les discussions selon lesquelles même 500.000 personnes ou moins ont été tuées pendant les bombardements ne nous serons d'aucune aide. Nous devons dire: nous voulons agir autrement, nous voulons que la paix règne dans le monde. J'ai calculé qu'une telle attaque, avec la préparation, avait coûté un milliard - et elle a servi à une élimination insensée de gens.

La stratégie Vengeance insensée

Ceux qui nous ont précédés ont déclenché la guerre.

Mais d'un point de vue historique cette attaque concrète des Américains et des Britanniques n'était pas nécessaire. Les Russes se trouvaient alors à moins de 100 km de Dresde. Les troupes soviétiques combattaient déjà près de Görlitz. Nous, les habitants de Dresde, au moment du carnaval de 1945, avons été soudainement témoins de bombardements infernaux dirigés contre des civils sans défense et désarmés.

C'était un enfer stratégique planifié mais insensé d'un point de vue militaire: l'attaque ne visait pas des sites militaires, d'autant que l'absence d'abris à Dresde était bien connue, nous n'avions que des caves. Le commandement de l'aviation des alliés le savait. Quand la première vague de l'attaque a été suivie par une deuxième puis une troisième, qui plus est quand des gens se trouvaient dans les rues et les parcs, je vois mal comment qualifier cela autrement que de crime.

La stratégie de Vengeance insensée d'un général a servi de prétexte pour lancer des bombardements infernaux contre les réfugiés, qui étaient nombreux dans les rues de Dresde, causant une mort douloureuse de milliers de civils: c'était une action de représailles. Churchill détestait l'Allemagne parce que les Allemands avaient détruit Coventry et avaient été les premiers à bombarder l'Angleterre avec des missiles. Personne n'y pensait à l'époque, pas même celui qui les avait conçus - et qui élabora par la suite des fusées - Werner von Braun.

Des années plus tard, j'ai marché avec un pilote de bombardier anglais dans les rues de notre ville déjà reconstruite à l'époque, et j'ai eu l'impression qu'il éprouvait des remords pour la guerre qu'ils menaient à l'époque par vengeance. Nous nous sommes amicalement serrés la main.

Je ne veux pas penser que ce qui s'est passé à Dresde ait été un «châtiment». Je ne peux pas le penser. C'est de la folie. Nous devons penser à l'avenir. Mes vœux sont tournés vers l'avenir. Nous devons faire quelque chose, et pas parce que, et de manière purement symbolique, l'Europe vit en paix depuis la Seconde Guerre mondiale.

Se pardonner les crimes de guerre

C'était un crime de guerre, et ils étaient nombreux. Je ne peux pas en accuser les Anglais, parce que les Allemands ont également tiré des missiles sur Londres - et c'était également une folie. Nous devons tirer un trait sur tout cela. Et tout le monde doit y participer, les jeunes et les vieux.

Nous devons cesser de compter qui a bombardé l'autre et se pardonner mutuellement. Les jeunes doivent aider les personnes âgées à surmonter l'hostilité entre les peuples. Pour que moi et d'autres habitants de Dresde n'aient pas à le revivre un jour.

Nous voulons la paix, le désarmement en Allemagne

Quand je vois que notre gouvernement a l'intention d'augmenter les dépenses militaires, quand j'entends Donald Trump exiger de notre pays d'acheter davantage d'armements, je trouve qu'il faut faire exactement l'inverse! Nous ne voulons pas que le passé se reproduise et n'essayons pas de nous brouiller avec qui que ce soit. Nous voulons la paix!

Je veux que notre gouvernement, que notre pays, l'Allemagne, se désarme, renonce à l'exportation d'armes et fasse passer l'armée sur des rails pacifiques, parce que l'Allemagne a participé à la Première Guerre mondiale et a commis de graves crimes pendant la Seconde Guerre mondiale, en Pologne et en Russie. Le commerce d'armes actuel à travers le monde contribue au développement de tels scénarios insensés.

Sachant qu'il existe bien d'autres problèmes dans le monde: les gens souffrent de la faim, le climat change… En ce qui concerne l'avenir, je voudrais que l'argent qui est inutilement gaspillé aujourd'hui serve à des fins pacifiques. Parce que nous, les gens de l'ancienne génération, perdrons bientôt notre voix».

Dossier:
L'histoire face à des menaces de révision (27)

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Tags:
Seconde Guerre mondiale, nazis, Allemagne, États-Unis
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