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L’Espagne serait-elle discrètement tentée par un grand retour diplomatique en Amérique latine? Des experts comme Nicolas Klein estiment que c’est le cas. Pour ce spécialiste du pays de Cervantès, l’influence espagnole dans les Amériques est largement sous-estimée. Sputnik a mené un grand entretien avec lui.

L’Espagne exercerait-elle dans le monde –et en particulier dans ses anciennes colonies– une influence souvent passée inaperçue auprès des autres pays européens? C’est en somme l’hypothèse de Nicolas Klein, avec qui Sputnik s’est longuement entretenu. Professeur d’espagnol en classes préparatoires et auteur de Rupture de ban: L’Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017), il a aussi traduit en français le best-seller Andalus: l’invention d’un mythe de Serafín Fanjul (L’Artilleur, 2017).

Sputnik France: Dans un article publié récemment dans la revue Conflits, vous dites que l’Espagne est tentée par un retour diplomatique en Amérique latine. Ce retour est-il réaliste et quelle forme prendrait-il exactement?

Nicolas Klein: «Depuis plusieurs décennies, l’Espagne n’a jamais cessé d’être présente en Amérique latine. Néanmoins, il est certain que la crise économique qui a débuté en 2008 et qui a durement touché le pays, mais aussi et surtout le blocage parlementaire des années 2015-2019 ont entraîné un certain retrait de l’Espagne de la scène internationale en général et latino-américaine en particulier.

Depuis 2018, le Président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, tente de pallier ce problème par un redéploiement diplomatique mondial, qui passe par les anciennes colonies hispanophones. Cela se traduit notamment par un renforcement des ambassades et consulats dans les nations concernées, ainsi que par un discours plus volontiers ouvert aux revendications et réclamations des gouvernements latino-américains, d’autant plus s’ils sont marqués à gauche.

Lors d’une récente visite à Madrid, le nouveau Président argentin, Alberto Fernández, a trouvé une oreille bienveillante auprès de Pedro Sánchez concernant l’endettement du pays et la renégociation du remboursement du prêt de 50 milliards de dollars environ consenti par le FMI à l’Administration de Mauricio Macri. De même, en dépit d’une forte opposition de la droite espagnole à cette politique, Sánchez resserre ses liens avec le Venezuela de Nicolás Maduro (il a par exemple refusé de recevoir en grande pompe l’opposant Juan Guaidó lors de sa tournée européenne) et avec la Cuba de Miguel Díaz-Canel. C’est l’exécutif socialiste qui a préparé la visite d’État du roi et de la reine d’Espagne dans l’archipel communiste en novembre 2019, à l’occasion des 500 ans de la fondation de La Havane. Un symbole très fort, qui n’a pas été du goût des autres formations politiques telles que le Parti populaire (PP), Citoyens (Cs) et Vox.

Reste à voir si cette politique de rapprochement avec certaines capitales latino-américaines portera ses fruits sur le long terme. À court terme, certaines décisions de Sánchez ont été bénéfiques pour l’Espagne, à l’image de l’organisation de la COP25 à Madrid, sous l’égide d’un Chili qui, en proie à d’importantes manifestations, n’avait plus la possibilité d’accueillir l’événement.»

Sputnik France: Au-delà du discours officiel mettant l’accent sur des liens historiques évidents, quels sont les intérêts concrets de Madrid à redéployer son influence dans ses anciennes colonies?

Nicolas Klein: «L’Espagne a d’importants intérêts politiques et, plus encore, économiques en Amérique latine. Les années 90 ont été marquées par une formidable expansion des multinationales espagnoles sur le continent et ces entreprises y ont fait d’immenses bénéfices dans plusieurs domaines stratégiques: bâtiment et travaux publics, infrastructures de transport ou d’énergie, banque et finance, télécommunications, médias. À l’heure actuelle, l’Espagne est encore le deuxième pays au monde en Amérique latine pour son stock d’investissement, derrière les États-Unis et malgré le dynamisme chinois.

Plusieurs grands chantiers portent la marque du savoir-faire espagnol en matière de construction: une future ligne du métro de São Paulo, l’agrandissement du canal de Panamá, des travaux dans le réseau souterrain de Santiago du Chili, des hôpitaux, routes et autoroutes un peu partout. Des firmes espagnoles comme OHL, ACS, Acciona, Ferrovial, Sacyr ou Técnicas Reunidas, pour ne citer qu’elles, sont très en pointe sur l’ensemble du continent américain (y compris aux États-Unis et au Canada). Le gouvernement espagnol, qui a parfois tendance à un peu trop confondre les intérêts du pays avec ceux de ces grandes compagnies, défend souvent les chantiers qu’elles obtiennent, y voyant une superbe vitrine pour le savoir-faire du pays à l’international.

Même dans les pays où certains projets phares ont été annulés après un changement de gouvernement, les firmes ibériques ne baissent pas les bras et se positionnent pour d’autres travaux de grande ampleur. Au Mexique, par exemple, le nouveau Président, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), a mis fin à la construction du nouvel aéroport de la capitale, dans lequel étaient très engagées des entreprises espagnoles. Malgré leurs protestations, ces dernières n’ont pas hésité une seule seconde quand il s’est agi de se positionner pour la mise en œuvre du “train maya”, projet touristique pharaonique –et contesté– d’AMLO dans la péninsule du Yucatán.

D’un point de vue plus diplomatique, l’Espagne se fait régulièrement l’avocat des traités de libre-échange entre l’Europe et l’Amérique latine, comme on a pu le constater l’année dernière au moment de la validation de l’accord entre l’Union européenne et le MERCOSUR. Madrid cherche aussi à prendre la tête des nouvelles modalités d’intégration transatlantique, comme le format rénové des Sommets ibéro-américains, créés en 1991 et qui, depuis 2014, se déroulent tous les deux ans.»

Sputnik France: La question amérindienne occupe de plus en plus d’espace en Amérique latine. En mars 2019, le Président mexicain Andrés Manuel López Obrador a demandé à l’Espagne de s’excuser pour les «abus» qu’elle a commis lors de la conquête du Mexique. Madrid a catégoriquement refusé. Le renouvellement de la présence espagnole est-il vraiment souhaité à l’ère de la «décolonisation»?

Nicolas Klein: «La décolonisation de l’Amérique latine s’est achevée il y a longtemps déjà –au début du xixe siècle pour l’essentiel du continent et en 1898 pour Porto Rico et Cuba (même si les États-Unis ont pris le relais). L’utilisation de la thématique indigène par certains gouvernements latino-américains (le Mexique d’Andrés Manuel López Obrador, la Bolivie d’Evo Morales, le Venezuela d’Hugo Chávez et Nicolás Maduro, l’Argentine de Cristina Fernández de Kirchner) masque mal des difficultés internes, de fortes contradictions au sein de ces pays et, à mon humble avis, une mauvaise compréhension de l’histoire, voire son utilisation à des fins politiciennes.

Ces poussées ne doivent pas faire oublier qu’après quelques années de remous, les relations entre Madrid et ses anciennes colonies d’Amérique latine sont aujourd’hui globalement bonnes et apaisées. Seules certaines tensions ponctuelles viennent quelque peu gâcher un panorama prometteur.

L’Espagne a fait depuis longtemps un énorme travail historiographique et politique autour de la colonisation de l’Amérique et de ses abus. Les historiens contemporains les plus sérieux ont aussi démonté les mensonges et exagérations propagés aussi bien par des nations étrangères que par des Espagnols eux-mêmes au cours de l’histoire. Tenir les citoyens espagnols d’aujourd’hui pour responsables de ce qu’auraient pu faire leurs ancêtres n’a aucun sens et la repentance postcoloniale est un processus sans fin qui ne contribuera pas, je pense, à consolider les liens transatlantiques.»

Sputnik France: L’espagnol est l’une des cinq langues les plus parlées au monde. Le concert des chanteuses Shakira et Jennifer López, durant la demi-finale du dernier Super Bowl, a permis de constater son dynamisme aux États-Unis, où vivent 50 millions d’hispanophones. Comment Madrid peut-il exploiter cette réalité pour rayonner davantage?

Nicolas Klein: «L’Espagne a très tôt compris l’intérêt de défendre sa langue à l’international, bien plus que la France, par exemple. L’espagnol est la deuxième langue maternelle au monde, derrière le mandarin, et Madrid a une politique très active en la matière, qui passe par une collaboration de plus en plus étroite avec les pays latino-américains, notamment le Mexique (on peut citer le récent partenariat entre l’Institut Cervantes et l’UNAM) et la Colombie (via des accords avec l’Institut Caro-y-Cuervo).

L’organisation de différents événements centrés autour de la langue de Cervantes, à l’instar des Congrès internationaux de la Langue espagnole (dont la première édition a eu lieu à Zacatecas en 1997), est un bon exemple de ce dynamisme espagnol dans le domaine linguistique. De même, des entreprises et fondations ibériques de toute nature cherchent à promouvoir la diffusion et le bon usage de la langue espagnole.

L’expansion de la langue de Cervantes aux États-Unis est, dans ce cadre, une excellente nouvelle pour l’Espagne. Les autorités espagnoles ne manquent d’ailleurs pas de “surfer sur la vague” avec l’expansion du réseau des Instituts Cervantes outre-Atlantique. Le couple royal espagnol, qui s’était déjà rendu à Washington il y a deux ans, renouvellera le voyage au mois d’avril 2020 et il est fort probable que soient inscrites à son agenda des activités en rapport avec la présence espagnole sur place.

Au niveau mondial, cette très bonne santé de l’espagnol se traduit aussi par un fort regain d’intérêt pour les productions musicales (pensons à la chanteuse Rosalía) ou cinématographiques et télévisuelles espagnoles, notamment grâce à Netflix, dont le premier centre de production européen est justement installé dans la banlieue de Madrid.»

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Tags:
décolonisation, diplomatie, Amérique latine, Espagne
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