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Montée des tensions à Idlib entre la Turquie et la Syrie (89)
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Alors que la guerre fait rage à Idlib, dernier bastion des rebelles et des djihadistes qui s’opposent à Assad, Sputnik France s’est penché dans le détail, documents à l’appui, sur la nature et les racines des différents groupes qui tiennent le front avec l’appui des Turcs, face à Damas et ses alliés russes et iraniens. Enquête.

Qui sont les combattants sunnites qui mènent le combat contre le gouvernement de Bachar el-Assad à Idlib ? C’est une question sur laquelle les capitales ou la presse occidentales jettent généralement un voile pudique. Tout en gardant un certain flou sur leur nature, diplomates et éditorialistes préfèrent s’émouvoir de la catastrophe humanitaire en cours dans la poche d’Idlib. Un sujet plus consensuel.

​Loin de nous l’idée de minimiser l’ampleur du drame qui se joue aujourd’hui à Idlib. Qui peut rester de marbre devant la vidéo de cette petite fille à qui son père a appris qu’il faut rigoler alors qu’elle entend tomber une bombe au loin, pour éviter qu’elle ait peur ? Il est ici question de contextualiser le conflit afin d’avoir une vision globale de la situation sur le terrain à Idlib, dernier bastion de la résistance sunnite à Bachar el-Assad.

Il y a quelques semaines, la chercheuse Myriam Benraad, spécialiste reconnue du Moyen-Orient, nous expliquait, à propos de ce qu’il reste de la rébellion à Idlib:

«Qu’on soit clair, les forces soutenues par la Turquie à Idlib depuis le début sont des groupes islamistes. Déjà, lors de l’intervention turque dans le Rojava il y a quelques mois, c’était des groupes islamistes qui se battaient. La Turquie s’en défend, mais elle a soutenu des djihadistes et a également mené des négociations avec Daech*. Aujourd’hui, les masques sont tombés. Le fait que des réseaux djihadistes transitaient de la Turquie vers la Syrie, ce n’est un secret pour personne.»

À Idlib, Frères musulmans et djihadistes luttent contre Bachar el-Assad

Il existe aujourd’hui au moins d’une quinzaine de groupes rebelles qui quadrillent la région d’Idlib. Ces groupes se constituent en deux coalitions majeures. D’une part, il y a le FLN, Front de Libération National : une coalition de groupes rebelles qui nie officiellement tout lien avec des organisations terroristes, mais qui sont affiliés aux Frères musulmans* et à la Turquie, à l’image de leur chef, Fadlallah el-Haji. S’ils n’ont pas de liens ou d’allégeances officiels envers des organisations terroristes reconnues comme telles, ces combattants sont connus pour avoir une vision ultra-rigoriste de l’Islam et utilisent régulièrement des tactiques de guerre que l’on associe aux djihadistes, comme les attentats suicides.

D’autre part, il y a le fameux Hayat Tahrir al-Cham (HTS), plus connu sous le nom de Front al-Nosra* ou Jabhat Fatah al-Cham. Un groupe affilié à Al-Qaïda, généralement reconnu en Occident et ailleurs comme un groupe terroriste. Le leader de ce groupe, Abou Mohammed al-Joulani, est un ancien protégé d’Abou Moussab al-Zarqaoui, figure emblématique d’Al-Qaïda en Irak. Il est envoyé en Syrie par Abou Bakr al-Baghdadi, avant même la formation de Daech*, suite aux soulèvements populaires de 2011. Depuis la Syrie, il prendra ses distances avec Daech en 2014 et son groupe, al-Nosra, prêtera allégeance à al-Zawahiri, leader d’Al-Qaïda après la mort d’Oussama Ben Laden. Al-Joulani annoncera plus tard une rupture de façade avec al-Qaïda pour s’éloigner des foudres de la coalition et ne pas avoir la double crainte de l’aviation russe et américaine.

​Pour être réellement exhaustif, il convient d’ajouter les groupes Hurras ad-Din (un sous-groupe d’HTS) et le Parti Islamique du Turkistan*, deux factions extrémistes djihadistes, mais qui n’ont pas une puissance de feu ou une influence comparable à HTS ou au FLN.

Les liaisons dangereuses entre HTS et le FLN

Quels sont donc les liens entre les factions HTS et FLN? Difficile à définir… La question de ces liens étaient d’ailleurs centrale dans les accords russo-turcs de 2018 qui ont permis un cessez-le-feu de près d’un an. En effet, l’une des prérogatives centrales à laquelle devait veiller la Turquie était de séparer les factions rebelles, comprendre le FLN, des factions djihadistes, HTS et autres. Une condition qui n’a pas été respectée.

© Sputnik
Situation militaire dans la province d'Idlib, février 2020

C’était à de nombreux égards prévisible. Depuis 2012 et l’Armée Syrienne Libre (ASL, faction rebelle considérée comme modérée par les gouvernements occidentaux), la frontière entre opposition modérée et extrémistes religieux est très floue. Cela a été largement documenté, comme l’explique Martin Chaix dans son livre La Guerre de l’Ombre en Syrie, paru aux éditions Erick Bonnier, en 2019 :

«Certains experts farouchement anti-Assad, tels que Charles Lister et Jean-Marc Lafon, ou plus neutres comme Sam Heller et Genviève Casagrande, ont ainsi confirmé le rôle central des djihadistes du Front al-Nosra dans les opérations de l’ASL, et ce dès les premiers stades du conflit», écrit Martin Chaix.

Cela rejoint d’ailleurs certains points de vue de la diplomatie française de l’époque. En 2012, alors que les États-Unis venaient de placer al-Nosra sur la liste des groupes terroristes, Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères de l'époque, s’inquiétait du fait que «tous les Arabes [de l’opposition, ndlr] étaient vent debout» contre la position américaine, «parce que, sur le terrain, ils font un bon boulot».

Au fil des années, le conflit a évolué, les noms des factions ont changé, mais le flou reste le même. De nombreux rapports font état d’offensives en commun, d’échanges d’armes et de munitions entre rebelles modérés et djihadistes, contre l’ennemi commun, Bachar el-Assad.

​Un exemple précis est la prise de la ville de Kafr Nabudah, au sud de la province d’Idlib, à l’issue d’une opération conjointe entre HTS et le FLN. Si des conflits ont eu lieu à de nombreuses reprises entre les différentes factions rebelles, celles-ci trouvent toujours un terrain d’entente, au-delà d’une proximité spirituelle, contre l’ennemi numéro 1, le gouvernement de Damas. Dans une interview accordée à la BBC en 2016, Mostafa Mahamed, le porte-parole du groupe Jabhat Fatah al-Cham (nom donné à al-Nosra avant de changer pour devenir HTS), expliquait dans un anglais clair comme de l’eau de roche qu’ils ne peuvent être dissociés des autres groupes rebelles lors de négociations de cessez-le-feu:

«Notre groupe, JFS, ne peut être exclu des négociations de cessez-le-feu. Où les négociateurs pensent qu’existe JFS ? Sur une autre planète ? JFS est une partie intégrante de la société civile. Il n’est pas rare que des membres de la même famille se battent pour différentes factions rebelles et se retrouvent le soir, sous le même toit, pour partager un repas. JFS fait partie de la société et ne peut être mis à l’écart sous aucun prétexte», clarifiait le porte-parole.

La situation des rebelles à Idlib, mais plus largement de l’opposition dans ce conflit de presque 10 ans reste ultra-complexe. À l'époque des réseaux sociaux, les belligérants du conflit s’efforcent de récupérer l’opinion publique internationale de leur côté, et dans le cas de la Syrie, les deux camps se l’arrachent à coup d’images-choc : bombardements aveugles de civils d’un côté, djihadisme sanguinaire de l’autre.

*Organisations terroristes interdites en Russie

Dossier:
Montée des tensions à Idlib entre la Turquie et la Syrie (89)

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djihadisme, Idlib
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