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Viktor Orban avait prévenu. Budapest et Varsovie ont bloqué ce 16 novembre le budget de l’UE et le plan de relance afin de s’opposer au mécanisme conditionnant les aides européennes au respect de l’État de droit. La crise est ouverte en Europe. Explications avec Ferenc Almássy, rédacteur en chef du Visegrád Post.

«La Hongrie a mis son veto au budget, comme le Premier ministre (Viktor) Orban avait prévenu, car nous ne pouvons pas soutenir le projet dans sa forme actuelle liant le critère de l’État de droit aux décisions budgétaires, c’est contraire aux conclusions du sommet de juillet.»

Le porte-parole du gouvernement hongrois, Zoltan Kovacs, a expliqué sur Twitter la raison du blocage du budget de l’Union européenne et du plan de relance de 750 milliards d’euros par Budapest et Varsovie: le critère de «l’État de droit» (indépendance de la justice, respect des droits fondamentaux) qui conditionne les aides financières européennes. Réunis le 16 novembre, les ambassadeurs des pays membres devaient se prononcer sur la décision autorisant l’UE à augmenter ses ressources pour emprunter afin de financer le plan de relance. Une question qui n’a pas atteint l’unanimité indispensable, du fait du veto de la Pologne et de la Hongrie.

Si l’ambassadeur allemand auprès de l’UE déplore le temps perdu «face à la deuxième vague de la pandémie et aux graves dégâts économiques engendrés», Clément Beaune, Secrétaire d’État français aux Affaires européennes, s’est voulu optimiste. Ainsi a-t-il assuré qu’une «solution sera trouvée dans les toutes prochaines semaines». Interrogé par Sputnik, Ferenc Almássy, rédacteur en chef du Visegrád Post l’est beaucoup moins, estimant que «le dialogue est rompu» et qu’«aucun des deux camps ne veut céder». «Il n’y a pas de possibilité de concession. Cela va être très difficile», résume-t-il.

«Aucun des deux camps ne veut céder»

Les frictions à ce propos entre Bruxelles et ces deux pays d’Europe centrale ne sont pas nouvelles. La crise entre l’UE et l’Europe centrale remonte même à 2015, souligne Ferenc Almássy:

«On s’enfonce dans une crise. On est déjà très clairement dans une crise qui ne fait que s’accentuer depuis 2015, lorsqu’il y a eu l’afflux massif de migrants sur la route des Balkans. C’est un tremblement de terre qui a mis en évidence les différences de plaques tectoniques au sein de l’Union européenne, avec des conceptions très différentes aussi bien des sociétés, du pouvoir démocratique. Tout ça s’est aggravé au fil du temps.»

Le 29 septembre, Viktor Orban exigeait la démission de Vera Jourova, vice-présidente de la Commission chargée de l’État de droit, qui avait publiquement qualifié la Hongrie de «démocratie malade». Le lendemain, la Commission dévoilait un premier rapport sur le respect de l’État de droit parmi les Vingt-Sept, épinglant particulièrement Varsovie et Budapest, les accusant de porter atteinte à l’indépendance de la justice.

Les laborieuses négociations sur le plan de relance témoignent également de ces vives tensions. Obtenu après quatre jours et quatre nuits de tractations acharnées, un compromis avait été atteint le 20 juillet par l’ensemble des pays membres sur la conditionnalité de l’octroi des financements européens au respect des principes démocratiques. Celui-ci «souligne l’importance que revêt le respect de l’État de droit» et mentionne un «régime de conditionnalité», sans décrire toutefois précisément comment il s’appliquerait. Les éventuelles mesures de rétorsion envers un pays pouvaient ainsi plus facilement être bloquées par les gouvernements ciblés que dans la proposition initiale de l’exécutif européen. «Toutes les tentatives de lier l’État de droit au budget ont été stoppées», se félicitait alors Viktor Orban le 21 juillet. Ce compromis avait été cependant très critiqué par les Verts et Socialistes pour son caractère flou.

Bruxelles, Prague, Varsovie: d’où vient le chantage?

Mais depuis l’été, la donne a changé: car cette conditionnalité est désormais une exigence cruciale pour les eurodéputés. Le Parlement européen et les États de l’UE, représentés par la présidence tournante allemande, se sont donc entendus le 5 novembre pour entériner un mécanisme plus répressif, en réduisant les délais dont disposent les institutions de l’UE pour adopter des sanctions. Selon cet accord provisoire, les pays pratiquant des violations avérées de l’État de droit pourraient donc plus aisément perdre leurs accès aux fonds européens.

Ce qu’a contesté la ministre hongroise de la Justice Judit Varga, dénonçant un «chantage politique et idéologique» jugé «inacceptable», selon l’AFP, de même que Janusz Kowalski, vice-ministre polonais des Biens de l’État, qui a twitté: «VETO ou la mort: c’est le mot d’ordre-symbole de défense de la souveraineté polonaise face aux ambitions non démocratiques et idéologiques des eurocrates.»

Les deux pays sont ainsi accusés d’ouvrir une crise ouverte en Europe et de pratiquer du chantage. «Si le blocage persiste, il y aura des conséquences politiques pour la Hongrie et la Pologne, même si on ne peut pas les expulser de l’UE», menace un diplomate européen cité par l’AFP. De son côté, Donald Tusk, président polonais du PPE (Parti populaire européen), a réclamé l’exclusion du Fidez, le parti de Viktor Orban, pour sanctionner ce blocage.

Ce à quoi Ferenc Almássy répond par «l’assise démocratique» des gouvernements polonais et hongrois, ce que «n’a pas l’Union européenne et Bruxelles». De surcroît dénonce-t-il l’évolution des termes mêmes de l’Union:

«Lorsque ces pays ont rejoint l’Union européenne, à aucun moment il n’était question de ces sujets-là et sous ces formes-là. Ce sont des évolutions d’ordre politique. À partir de là, il n’y a aucune raison de devoir s’y plier. Avant même de dire qui a raison, qui a tort, il y a une différence fondamentale à comprendre de la notion même d’Union européenne, comment on perçoit l’Union européenne, son rôle et sa raison d’être.»

Deux conceptions opposées de l’Europe s’affrontent ici. Et pour l’heure, ce «dialogue de sourds» selon les mots de Ferenc Almássy, n’offre aucune perspective de solution.

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Tags:
Parlement européen, Commission européenne, Union européenne (UE), Hongrie, Pologne, Angela Merkel, Viktor Orban, Emmanuel Macron
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