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Face à l’insécurité croissante causée par les groupes armés, le gouvernement centrafricain a décrété l’état d’urgence. Les évènements des dernières semaines mettent en exergue les limites de l’approche adoptée par la communauté internationale pour ramener la paix en RCA. Analyse pour Sputnik de Patrick Mbeko, spécialise de l'Afrique centrale.

Le gouvernement de la République centrafricaine (RCA) a décrété jeudi 21 janvier l’état d’urgence sur l’ensemble du territoire national, pour une durée de 15 jours.

Cette annonce d’Albert Yaloké Mokpeme, porte-parole de la présidence, intervient après que des groupes armés ont tenté de bloquer la capitale Bangui dans le but, semble-t-il, de renverser Faustin Archange Touadera, le Président récemment réélu. Yaloké Mokpeme a précisé que l’état d’urgence devrait permettre aux autorités de procéder à des arrestations sans nécessairement passer par les procédures habituelles. 

​Depuis le mois de décembre 2020, la RCA vit au rythme des humeurs des groupes armés. Ces derniers contrôlent environ les deux tiers du pays et semblent avoir opté pour la confrontation totale avec le pouvoir central. Le 13 janvier dernier, la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), regroupant les plus puissantes milices du pays, a lancé deux attaques simultanées sur Bangui avant d’être repoussée par la MINUSCA, la mission des Nations unies en RCA.

Depuis cette offensive déjouée, il n’y a pas eu d’autres attaques majeures, mais l’environnement actuel, hautement volatil, n’augure rien de bon pour l’avenir de la Centrafrique et met en évidence les limites de l’approche adoptée par la communauté internationale et l’Onu pour ramener la paix et la stabilité dans le pays.

La responsabilité de la communauté internationale

Ces dernières seraient-elles en partie responsables de la situation explosive que traverse présentement la RCA? En accompagnant le gouvernement centrafricain dans sa volonté d’organiser les élections dans des conditions calamiteuses, n’ont-elles pas contribué à la recrudescence des violences observées ces dernières semaines dans le pays?

Cette dernière question se pose avec d’autant plus d’acuité que la corrélation entre les dernières élections parrainées par la communauté internationale, la formation du CPC et la recrudescence des combats entre cette dernière et le gouvernement central ne fait aucun doute.

Pendant plusieurs mois, les partis d’opposition, des représentants de la société civile et certains groupes armés n’ont cessé d’appeler au report du scrutin en raison de l’instabilité qui règne dans plusieurs régions de Centrafrique. Mais le gouvernement du Président Faustin Archange Touadera a toujours fait la sourde oreille, indiquant que le scrutin allait se tenir contre vents et marées le 27 décembre 2020.

Face à cette intransigeance, le G5 –groupe d’États et d’institutions internationales partenaires de la RCA, comprenant les États-Unis, la France, la Russie, l’Union européenne, l’Union africaine, la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), la Banque mondiale, et la MINUSCA– et les Nations unies n’ont rien trouvé à redire.

Mieux, ils ont même soutenu la démarche du chef de l’État centrafricain, estimant que le scrutin devait se tenir dans les échéances constitutionnelles. Lors d’une réunion de haut-niveau sur la RCA organisée à l’Onu, le secrétaire général Antonio Guterres avait insisté sur le fait que les autorités centrafricaines et toutes les parties prenantes nationales avaient une «responsabilité historique dans le bon déroulement de ces élections.»

Bien que compréhensible, un tel optimisme avait de quoi surprendre au regard de la dynamique politico-sécuritaire fragile dans laquelle évolue la Centrafrique depuis plusieurs années. Les Nations unies et les principaux partenaires internationaux de Bangui étaient [et sont] bien placés pour savoir que les élections crédibles et transparentes ne pouvaient se tenir dans les conditions qui étaient celles du pays en décembre dernier.

Dans certaines régions, notamment dans le nord-ouest, les opérations d’enrôlement des électeurs n’ont pu avoir lieu en raison de l’insécurité due aux activités des groupes armés. Certains d’entre eux ont délibérément fait obstruction aux opérations d’enrôlement pour démontrer leur capacité de nuisance. La MINUSCA et la communauté internationale ne pouvaient l’ignorer. Cet environnement problématique et hautement sensible aurait pu les amener à revoir leurs positions par rapport aux élections du 27 décembre dernier…

De la stratégie de l’autruche…

Mais il n’en a rien été. Aussi bien la communauté internationale que la MINUSCA se sont enfermées dans une logique dogmatique sans issue. Face à l’insécurité qui gangrène les trois quarts de la RCA et qui menaçait la bonne tenue des élections présidentielles et législatives, les Nations unies ont préféré concentrer leur attention et leurs efforts sur l’Agence nationale des élections (ANE). Leur priorité a été d’apporter l’appui nécessaire à cette institution afin qu’elle finalise le processus d’enrôlement des électeurs et la publication des listes électorales définitives sur l’ensemble du territoire national.

À quelques semaines du scrutin, le représentant spécial du secrétaire général de l’Onu en Centrafrique, le Sénégalais Mankeur Ndiaye, a fait preuve d’un optimisme surprenant. Devant le Conseil de sécurité, il s’est félicité des progrès réalisés par l’ANE dans l’enrôlement de près de deux millions de citoyens et de la fiabilité du fichier électoral. Selon lui, tout comme pour le reste de la communauté internationale d’ailleurs, cela devait suffire à assurer des élections crédibles, inclusives et respectant les délais constitutionnels.

Au terme d’un cycle électoral mouvementé et émaillé de violences, le Président Faustin-Archange Touadéra a été proclamé réélu lundi 18 janvier par la Cour constitutionnelle, mais deux électeurs sur trois n’ont pas voté. Pour l’opposition et les groupes rebelles, cette élection n’a été «qu’une mascarade», mais pour l’Onu et les partenaires internationaux de la Centrafrique, l’essentiel avait été fait. Ils ont pris note des résultats.

​En fait, le calcul de la communauté internationale en RCA est d’une simplicité biblique: miser sur des élections, même les plus problématiques, en espérant qu’elles conduiront à un retour progressif de la paix, voire de la stabilité. Cette approche, utilisée dans plusieurs États africains en conflit, a pourtant montré ses limites à de nombreuses reprises. La République démocratique du Congo (RDC), où est déployé le contingent de Casques bleus le plus important au monde, en est un exemple patent. En Côte d’Ivoire, les élections certifiées par l’Onu en 2010 n’ont pas permis de guérir les plaies, les cœurs et les esprits. En Centrafrique même, les instances multilatérales auraient dû retenir les leçons du passé, puisque les élections organisées en 2016 sous les auspices de l’Onu, dans les conditions tout aussi calamiteuses que celles qui se sont déroulées dernièrement, n’ont pas permis de ramener la paix et la stabilité dans le pays. 

Cette propension à vouloir à tout prix imposer à des États africains en faillite des schémas qui ont pourtant montré leurs limites est non seulement surprenante, mais aussi questionnable. On peut se demander si cette approche, qui s’apparente à la stratégie de l’autruche, n’en dissimule pas une autre: celle du fait accompli. Autrement dit, imposer à la Centrafrique, par des élections «démocratiquement» problématiques, un chef d’État afin d’éviter tout vide à la tête du pays, mais aussi et surtout de donner à l’État déliquescent un semblant de légitimité sur l’échiquier international. L’exemple somalien est assez éloquent à ce propos.

… À la stratégie de la tension et du harcèlement

Mais seulement, voilà: les rebelles de la CPC ne semblent pas disposés à se laisser faire. À la stratégie de l’autruche de la communauté internationale, ils ont répondu par la stratégie de la tension et du harcèlement. Depuis décembre dernier, ils ont mené plusieurs offensives tant contre les FACA (Forces armées centrafricaines) que contre les forces de la MINUSCA. Deux jours avant la tenue du scrutin, trois Casques bleus burundais ont été tués à Dékoa, au centre de la RCA. Le 18 janvier dernier, deux autres Casques bleus (un Marocain et un Gabonais) ont été tués lors d’une embuscade tendue par des membres de l’UPC et des groupes armés anti-Balaka dans le sud du pays. 

Ces assassinats de soldats de la paix se sont accompagnés de la prise de plusieurs agglomérations. Les principales voies permettant d’approvisionner en vivres et autres produits la RCA ont été bloquées. En s’emparant de la ville de Bouar, dans l’ouest du pays, les rebelles ont coupé la principale route commerciale reliant le Cameroun à Bangui. D’autres artères menant à la capitale ont également ont été prises dans le cadre de ce qui pourrait être une stratégie d’«asphyxie» de la ville, selon la MINUSCA. Un convoi, pourtant escorté par la mission de l’Onu, a été attaqué.

Jusqu’au jeudi 21 janvier, plus d’un millier de camions sont coincés à la frontière Cameroun-RCA, dont 500 appartiennent à l’Onu et à ses partenaires humanitaires. Ils sont notamment chargés de nourriture et de médicaments. L’agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a déclaré que 60.000 personnes avaient fui vers les pays voisins en raison des derniers combats, et près de 58.000 autres ont été déplacées à l’intérieur de la RCA, qui a déjà des besoins humanitaires par habitant parmi les plus élevés au monde.

Face à cette situation, Mankeur Ndiaye a plaidé, jeudi 21 janvier, pour un renforcement de la MINUSCA en effectifs et en matériel. «Nous avons besoin d’une augmentation de notre capacité afin de répondre à cette nouvelle menace, qui déstabilise encore plus le pays», a-t-il déclaré devant le Conseil de sécurité.

Mais que veulent les rebelles de la CPC? Quels objectifs poursuivent-ils?

À première vue, on serait tenté de penser qu’ils visent à renverser le gouvernement de Faustin-Archange Touadéra. Mais au regard des forces en présence sur le terrain, notamment de la présence de la MINUSCA, de troupes russes et rwandaises aux côtés de Bangui, tout laisse penser qu’ils viseraient simplement à exercer une forte pression militaire sur le pouvoir centrafricain et ses alliés afin de rééquilibrer les rapports de forces… en attenant les pourparlers à venir.

D’ailleurs, tant la CPC que le pouvoir se disent ouverts au dialogue. Preuve que l’organisation des élections n’est pas le remède miracle aux problèmes des pays africains en conflit. Des élections libres et équitables sont sans aucun doute un outil important pour la démocratie, mais elles ne détiennent pas à elles seules la clé de la sécurité et de la stabilité dans un pays donné.

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