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Le 2 mars, Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron ont échangé en visio-conférence. C’est le premier entretien depuis septembre entre deux hommes qui ne se sont pas épargnés ces temps-ci. Selon le géopoliticien Tigrane Yégavian, ce timide réchauffement diplomatique n’augure pas d’une normalisation des relations franco-turques.

L’«amitié» franco-turque a «surmonté nombre d'obstacles», notamment la «santé mentale» et «l’islamophobie» d’Emmanuel Macron. Après de vifs échanges ces derniers mois entre Paris et Ankara, Recep Tayyip Erdogan semble être donc revenu à de meilleurs sentiments. Le maître d’Ankara s’est entretenu en visioconférence ce mardi avec son homologue français. Au programme: la coopération contre le terrorisme et pour la stabilité au Proche-Orient. «Nous pouvons contribuer de manière significative à la stabilité», a déclaré M. Erdogan selon un compte rendu diffusé par la présidence turque. À l’initiative du chef d’État français, ce premier entretien entre les deux hommes depuis septembre semble esquisser l’ébauche d’un début d’apaisement de part et d’autre. Les relations entre les deux pays sont-elles en voie de normalisation?

Erdogan «nous a habitués à ce genre de volte-face»

«Ce revirement, c’est courant chez Erdogan. Ce n’est pas nouveau chez lui de souffler le chaud et le froid. Il nous a habitués à ce genre de volte-face», tempère au micro de Sputnik Tigrane Yégavian, géopoliticien et auteur de Minorités d’Orient, les oubliés de l’histoire (éd. du Rocher, 2019). Déjà depuis quelques semaines, le climat avec les Européens tendait à s’améliorer, après des mois d’invectives peu diplomatiques de part et d’autre sur de nombreux dossiers.

En août 2020, Emmanuel Macron s’est ainsi plaint de la Turquie. Il a accusé la Sublime Porte de mener «une politique expansionniste qui mêle nationalisme et islamisme, qui n'est pas compatible avec les intérêts européens» et qui est un «facteur de déstabilisation». Selon le locataire de l’Élysée, Ankara n’est plus «un partenaire», mais désormais un rival en Syrie, au Haut-Karabakh, en Méditerranée orientale… Et jusqu’en Libye, où la Turquie porterait, selon Emmanuel Macron, une «responsabilité historique et criminelle». L’escalade verbale a failli tourner au vinaigre, après un accrochage le 10 juin 2020 entre les marines française et turque, pourtant alliées au sein de l’OTAN. Paris a également profité de l’escalade régionale pour vendre dix-huit Rafale à la Grèce.

De son côté, Recep Tayyip Erdogan a exprimé le souhait de voir les Français «se débarrasser» de Macron «le plus tôt possible», remettant en cause la liberté d'expression telle que l’Élysée la promeut. Une liberté allant jusqu’au droit de publier des caricatures de Mahomet. Ce qui naturellement irrite le chef d’État islamiste. Le leader turc avait appelé ses concitoyens à boycotter les produits français et accusé le Président français d’islamophobie. Paris avait alors rappelé son ambassadeur à Ankara pour consultation.

Pour Tigrane Yégavian, il ne faut «pas accorder un crédit énorme à ce genre de sautes d’humeur», évoquant des précédents avec Angela Merkel. En 2017, Recep Tayyip Erdogan s’en était pris à la chancelière allemande, l’accusant d’avoir recours à des «pratiques nazies», à la suite du débat sur la réforme de la constitution turque.

«Il faut comprendre que le Président turc quand il recourt à cette rhétorique belliqueuse et très peu diplomatique, il le fait aussi avec un dessein politique intérieur, vis-à-vis de son propre électorat, et de l’aura qu’il entend endosser dans le monde musulman. Le fait est que le président turc ne connaît et ne comprend essentiellement que les rapports de force.»

Si tel est le cas, comment expliquer le changement de ton entre 2020 et ce début d’année?

«En rivalité déclarée pour le leadership»

Le Président turc souhaitait ainsi en décembre «écrire une nouvelle page» dans ses relations avec l'UE. Il invitait en janvier Athènes à des discussions sur l'exploitation des hydrocarbures en Méditerranée. Début février, Emmanuel Macron s'était ainsi dit «très heureux» du changement de ton du chef de l’État turc: «J'espère maintenant que nous allons obtenir des résultats.»

Le premier facteur de cette évolution est le changement d’Administration aux États-Unis. On est passé d’un Donald Trump plutôt conciliant avec la Turquie à un Joe Biden plus hostile. Antony Blinken, le nouveau secrétaire d’État, a estimé publiquement qu’Ankara, «par de nombreux aspects, ne se comporte pas comme un allié».

Le deuxième facteur de détente, c’est la relative solitude qu’a éprouvée Emmanuel Macron en 2020 face à la Turquie. Au sein de l’Union européenne et de l’OTAN, les soutiens lui ont clairement fait défaut.

Enfin, si la croissance turque est positive en 2020 avec 1,8% d’augmentation du PIB, la livre turque a perdu 20% de sa valeur par rapport au dollar, selon Les Échos.

«La Turquie n’a pas les moyens de ses ambitions en mer Égée. Elle n’a pas les moyens d’extraire du gaz. […] La Turquie dépend plus de l’Europe que l’Europe ne dépend d’elle, même si elle pratique son sempiternel chantage aux migrants. […] Le gouvernement turc est parfaitement conscient qu’il a plus à perdre qu’à gagner en rompant les amarres avec l’Europe», constate notre interlocuteur.

Mais Tigrane Yégavian n’estime pas pour autant que ce mince réchauffement des relations bilatérales constitue un rapprochement diplomatique: «La relation franco-turque est dans une zone de turbulences sur le long terme.» Certains dossiers ne sont toujours pas réglés, notamment au Liban, où la France et la Turquie sont «en rivalité déclarée pour le leadership» au pays du Cèdre et où leurs intérêts sont «divergents». Également en mer Égée, où la France «arme et entraîne l’armée de l’air grecque».

Tous ces points d’achoppement laissent à penser que «la relation franco-turque est loin d’être apaisée». Et ce même si on peut assister à des ententes sur des domaines précis. En particulier «contre les organisations terroristes», comme l’a déclaré M. Erdogan.

«La diplomatie turque est une diplomatie très professionnelle, il ne faut pas la sous-estimer. D’un côté, il y a l’exécutif et le comportement pour le moins erratique du Président Erdogan, mais, de l’autre, vous avez quand même tout un appareil diplomatique performant, formé à l’européenne. Ils ne sont pas tous acquis à l’islamo-nationalisme. Tout cela participe à ce qu’il y ait des relations de travail, de contact continu, qui se déroulent à l’abri des caméras et des regards.»

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Tags:
Union européenne (UE), Emmanuel Macron, Recep Tayyip Erdogan, Joe Biden, frégate, islamophobie
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