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Selon l’ONU, la contestation du putsch militaire en Birmanie s’est transformée en «bain de sang»: 149 victimes civiles, des centaines de disparus, des milliers d’arrestations… La Chine, dont les intérêts sont menacés, pourrait favoriser une solution de dialogue selon Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de l’Asie du Sud-Est.

Le message de la Chine appelant le 10 mars à «la désescalade» et au dialogue en Birmanie n’a pas été suivi d’effet. Le bilan des affrontements meurtriers entre les forces de sécurité et les manifestants s’est de nouveau alourdi. Lors d’un point presse à Genève ce 16 mars, l’ONU a dénoncé un «bain de sang», déplorant 149 victimes civiles et la disparition de «centaines de personnes» depuis le putsch militaire du 1er février.

La solution passe-t-elle par la Chine?

Ce 16 mars, Pékin a demandé à ses entreprises publiques présentes sur place d’évacuer leur personnel non essentiel. Une réaction faisant suite à des dégradations d'usines appartenant à des Chinois, selon des sources citées par le South China Morning Post.

​«La Chine espère que la Birmanie prendra des mesures concrètes pour assurer la sécurité des Chinois», déclarait le 15 mars devant la presse, Zhao Lijian, porte-parole de la diplomatie chinoise, qui s’est dit «très préoccupé» par la situation. La veille, le Global Times, quotidien anglophone chinois, indiquait que trente-deux entreprises, notamment textiles, détenues par des Chinois dans la ville de Yangon avaient été détruites, pillées et incendiées.

Protestation contre le coup d'état militaire le 14 mars à Yangon au Myanmar REUTERS/Stringer
© REUTERS / STRINGER/ REUTERS
L’Association d'assistance aux prisonniers politiques (AAPP) avance quant à elle le chiffre de quarante-quatre morts pour la seule journée du 14 mars, veille de la date initialement prévue pour la comparution de l’ancienne dirigeante, Aung San Suu Kyi, procédure désormais repoussée au 24 mars. En outre, trente-sept journalistes ont été arrêtés ainsi qu’un responsable de la branche locale de l'Open Society Foundation de George Soros. Une organisation accusée de financer le mouvement de protestation. Selon le média birman The Irrawaddy, les comptes de l’ONG ont d’ailleurs été gelés par la justice locale.

Signe de l’atmosphère incandescente, Taïwan a même conseillé à ses ressortissants d’arborer leur drapeau dans le pays. Accusée par les manifestants de ne pas être assez ferme vis-à-vis de la junte, la Chine a pourtant appuyé le 11 mars la déclaration du Conseil de sécurité, adoptée à l'unanimité, qui a «fermement» condamné les violences et appelé l’armée à «faire preuve de la plus grande retenue». Une évolution notable de son discours alors que la diplomatie chinoise avait simplement appelé le 1er février à un règlement des différends «dans le cadre de la Constitution». Pour Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de l’Asie du Sud-Est à l'Institut français des relations internationales (IFRI), la diplomatie chinoise se montre pragmatique:

«Les Chinois cherchent à protéger leurs intérêts au Myanmar [la Birmanie]. Cela passe par une négociation avec les militaires afin de les amener au constat que le pays est dans une situation d’instabilité chronique. Il faut donc qu’il y ait aujourd’hui un effort, une main tendue qui vienne de la part des militaires, pour essayer de trouver un compromis. Voilà pourquoi les Chinois agiraient en faveur d’une solution négociée.»

Le président birman Win Myint avec le ministre chinois des Affaires Etrangères, Wang Yi en Birmanie (Photo de Thar Byaw / MYANMAR STATE COUNSELLOR OFFICE / AFP)
© AFP 2021 Thar Byaw / AFP PHOTO / MYANMAR STATE COUNSELLOR OFFICE
Premier partenaire économique du pays, représentant 30% des exportations birmanes et 40% des importations, la Chine est omniprésente dans le pays. Elle se targue, de par ses investissements, d’avoir créé environ 400.000 emplois. Interrogé par Sputnik en février, le directeur du Centre d'études sur le Myanmar à l'université du Guangxi, Liao Chun'yong, considérait déjà que les investissements chinois devraient logiquement «souffrir» de cette crise politique. Incontournable, Pékin a entretenu des liens étroits avec la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d'Aung San Suu Kyi, profitant de la glaciation des relations avec les Occidentaux depuis la crise des Rohingyas en 2017. Dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie, Xi Jinping s’était lui-même déplacé en Birmanie en janvier 2020 afin de rencontrer le chef de l’ex-gouvernement civil. Considérée comme l’allié historique des généraux, la Chine aura pourtant fort à faire avec une junte connue pour son nationalisme intransigeant:

«Depuis de nombreuses années, les Chinois sont les premiers partenaires de l’armée birmane, même si, et c’est un point tout aussi essentiel, l’armée birmane ne veut pas d’un alignement sur les positions chinoises. Il y a également une défiance à l’encontre des Chinois et de leur entrisme», relativise la spécialiste de la région.

Si certains observateurs n’hésitent pas à évoquer un début de guerre civile, Sophie Boisseau du Rocher réfute cette idée: «Pour la première fois, l'ensemble des citoyens birmans résiste aux effets de ce coup de force.» Elle y voit le «refus net d’un coup de force» de la part d’une «majorité pacifique et stoïque».

La contestation peut-elle gagner les autres pays de la région?

Le mouvement de désobéissance civile se serait répandu dans toutes les grandes villes. La déstabilisation du pays inquiète l’Asie du Sud-Est tout entière. La Thaïlande et le Cambodge ont appelé au calme. D’ordinaire si prudent, le Cambodge a déclaré être prêt à «assister le Myanmar».

Si la protestation aboutit et que l’on observe un «fléchissement» dans la position de la junte, les répercussions seront immédiates et ne devront pas être sous-estimées, estime Sophie Boisseau du Rocher. Cela redonnerait en particulier «des ailes au mouvement des jeunes en Thaïlande», qui avait secoué en 2020 le pays également dirigé par un général, le Premier ministre Prayut Chan-o-cha. Évoquant l’existence d’une «forte demande démocratique», la spécialiste pense que les autres gouvernements de la région adopteront «des mesures plus conciliatrices quand s’exerceront des pressions de ce type». De quoi recomposer les cartes en Asie du Sud-Est, où se joue actuellement la compétition sino-américaine.

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Tags:
Aung San Suu Kyi, Xi Jinping, Chine, Myanmar
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