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La communauté internationale regarde avec enthousiasme la situation se décanter en Libye, après dix ans de guerre. Pourtant, Yahia Zoubir, spécialiste du Grand Maghreb, tempère l’euphorie collective. Selon lui, en dépit des progrès réalisés, les questions les plus sensibles sont toujours sur la table et la paix qui ne tient qu’à un fil.

120 prisonniers qui avaient combattu dans le camp du maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’Est libyen, ont été libérés des geôles de l’Ouest du pays ce 31 mars. Une démarche saluée par la mission des Nations unies, indiquant dans un tweet qu’elle «espère que cette initiative constitue le début d’une réconciliation nationale» en Libye et appelant à «la libération de tous les détenus avant le début du mois sacré du ramadan», qui débute dans deux semaines.

La Libye n’est plus politiquement coupée en deux: le cabinet unifié d’Abdel Hamid Dbeibah s’est vu remettre le pouvoir par le gouvernement de l’Est libyen, dirigé par Abdallah al-Thani. Et, depuis la formation du gouvernement d’unité nationale (GNI) sous l’égide de l’Onu, les armes se sont tues. Certains pays, comme la France et Malte, ont même rouvert leurs ambassades le mois dernier.

Une paix fragile et (beaucoup) d’inconnues

Après dix ans de guerre, les voyants d’une paix durable en Libye sont de plus en plus au vert. Yahia Zoubir, professeur en relations internationales à la Kedge business school, spécialiste du grand Maghreb –sur lequel il a écrit plusieurs ouvrages–, tend pourtant à tempérer l’élan international d’enthousiasme autour de la situation en Libye.

«Il y a toujours à l’Est et à l’Ouest, des milices armées qui profitent d’ailleurs de l’accalmie pour se restructurer et se réarmer. À la seconde où un camp ou l’autre se sentira marginalisé, celles-ci sont prêtes à reprendre les armes. Quelles milices vont rejoindre l’armée? Et lesquelles seront désarmées? Et accepteront-elles d’être désarmées?», se demande-t-il au micro de Sputnik.

Selon lui, «beaucoup des milices de l’Est refuseront de déposer leurs armes au motif que si elles le font, c’est la Turquie qui a gagné.»

«À l’Est par exemple, Haftar a une emprise sur beaucoup de milices. La communauté internationale veut-elle qu’elles disparaissent? Si oui, qui prendra le contrôle de ces milices?», questionne à nouveau le chercheur.

Cette question du monopole de la force –légitime ou non– dans le pays reste un sujet extrêmement sensible, et il n’a toujours pas été traité. Tout comme la question des combattants étrangers.

Milices et mercenaires

Si cette paix est actuellement possible, c’est aussi parce que sur le plan militaire, un équilibre des forces s’est créé. Or, cet équilibre a aussi été atteint du fait de la présence de mercenaires, et autres combattants étrangers.

Néanmoins, «tant que les combattants étrangers sont là, on ne peut être sûr que cette accalmie soit pérenne», rappelle le chercheur.

«Pour le moment, on ne voit pas les milices soudanaises importées du Darfour par les Émirats se retirer», mentionne-t-il à titre d’exemple. Cette question de leur retrait est d’autant plus sensible qu’elle suppose une confiance mutuelle entre les différentes parties, explique l’auteur de Global Security Watch the Maghreb: Algeria, Libya, Morocco, and Tunisia (Éd. Praeger). Le départ d’un groupe de combattants étrangers modifie de facto le rapport de forces, il faut donc une concertation sur ce point. Il n’y en a pas à l’heure actuelle. Des discussions auraient eu lieu, selon certaines sources françaises, entre Tripoli et Ankara concernant le retrait des djihadistes importés de Syrie, mais rien n’indique à ce jour qu’ils auraient été rapatriés.

À qui profitera le pétrole?

Au-delà de ces considérations sécuritaires se pose une autre inconnue considérable, estime Yahia Zoubir: quid de l’allocation des ressources dont la Libye est riche? Dans un pays dont il rappelle le caractère tribal, retrouver un équilibre comme celui qui existait avant 2011, du temps de Mouammar Kadhafi, risque d’être une autre paire de manches. Pour le professeur en relations internationales, c’est une question aussi lourde que la question militaire.

«Quand on aura répondu à toutes ces questions du monopole de la force, des milices et des ressources, là seulement, on aura une meilleure visibilité sur l’avenir de la Libye», insiste le chercheur.

Le spécialiste du grand Maghreb, qui se veut réaliste, ne manque tout de même pas de saluer les progrès considérables qui ont été accomplis ces derniers mois:

«C’est vrai qu’il y a de l’optimisme, on est tous contents, mais la situation reste très fragile.»

Il estime de plus que si le paysage politique est celui dans lequel il y a eu le plus de progrès, il demeure au sein même de ce domaine des sujets de discorde qui pourraient causer de sérieux soucis à l’avenir.

«Abdel Hamid Dbeibah [Premier ministre libyen par intérim, ndlr] pense qu’il est là pour rester, même s’il ne fait pas l’unanimité. Le GNI, malgré tout ce que l’on peut lire, reste dans une position fragile», juge-t-il.

«Imaginez que dans quelques mois, un camp décide de juger Haftar pour crimes de guerre. Le conflit peut repartir à tout moment…», scénarise avec regret notre interlocuteur. Loin de l’euphorie de la communauté internationale, des tensions politiques –pour le moment légères– commencent déjà à apparaître: Khalifa Haftar, qui tenait à être nommé au poste de ministre de la Défense, prenant ainsi le contrôle de l’appareil sécuritaire libyen, n’a pas vu son souhait exaucé. À ce jour, le poste reste vacant.

Des progrès politiques… sans Haftar?

L’homme fort de l’Est n’a d’ailleurs pas su placer beaucoup de ses hommes à des postes stratégiques, affirme The Africa Report. En effet, le gouvernement, composé d’un Premier ministre, de deux vice-Premiers ministres, six ministres d’État et 24 ministres, n’a que quelques proches de Haftar en son sein.

Le poste le plus important confié aujourd’hui à un acteur de l’Est est celui de co-vice-Premier ministre. Il a été confié à Hussein Atiya Abdul Hafeez Al-Qatrani. Candidat de Aguila Salah, président du Parlement du district de La Cyrénaïque (Est), il avait occupé le poste de Secrétaire des finances générales du peuple (institution considérée comme un ministère sous le règne de Kadhafi) dans le district de Hizam al Akhdhar situé à l’Est de la Libye, en 2006.

«Je ne pense pas qu’à ce moment précis, on puisse parler d’un gouvernement solide qui a une assise sur la totalité de la Libye. Avant les élections de décembre 2021, beaucoup d’eau va couler sous les ponts. On peut parler d’une paix fragile», conclut Yahia Zoubir.

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Libye, crise libyenne, Tripoli (Libye), Armée nationale libyenne (ANL), gouvernement d'union nationale en Libye, Khalifa Haftar
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