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La police turque a arrêté un membre de Daech* soupçonné de vouloir commettre des attentats contre les intérêts américains. De quoi envoyer un message à Washington. Pour Tigrane Yégavian, spécialiste du Moyen-Orient, Erdogan multiplie les opérations séduction, avec l’Occident comme avec l’Orient, pour éviter l’isolement.

La lutte contre Daech* semble pour l’heure faire les affaires d’Erdogan.

Les autorités turques ont arrêté le 24 mai à Istanbul un homme, accusé d’être un artificier de l’État islamique*. Selon la chaîne de télévision turque TRT, il s’agirait de Mustafa Abdulwahab Mahmoud, un Égyptien expert dans la fabrication de bombes artisanales et de ceintures d’explosifs. Ce dernier aurait été interpellé avec trois complices. Le suspect risquerait 22 ans de prison ferme pour «appartenance et administration d’un groupe terroriste». Toujours selon TRT, l’homme prévoyait de commettre des attentats en Turquie, notamment contre les intérêts américains. De leur côté, les services de renseignement américains disent avoir collaboré avec leurs homologues turcs à son arrestation.

Cette capture en dit long. Pour Tigrane Yégavian, analyste pour la revue Conflits et spécialiste du Moyen-Orient, la Turquie prouverait la réadaptation de sa politique de lutte contre le terrorisme, et donc son alignement sur la politique occidentale.

«Il ne faut pas croire qu’Ankara ne fait rien contre le terrorisme. Oui, les services turcs se sont servis des combattants de Daech* dans un contexte précis, c’était en quelque sorte les idiots utiles de leur politique en Syrie. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas», estime-t-il au micro de Sputnik.

Et pour cause, «il y a déjà eu de nombreuses arrestations par le passé», ajoute-t-il. Depuis la chute du «califat» autoproclamé de l’État islamique* en 2019, de nombreux combattants ont tenté de fuir vers la Turquie. Le 28 avril dernier, la police turque a même arrêté l’ancien bras droit d’Abou Bakr al-Baghdadi. Ankara serait sur tous les fronts pour lutter contre le terrorisme sur son sol. Mais derrière l’aspect sécuritaire, il faut surtout y voir «un message envoyé à Washington».

 

Erdogan-Biden des relations «exécrables»

Depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche en janvier dernier, les relations avec son homologue turc sont «exécrables», juge Tigrane Yégavian. En effet, plusieurs dossiers viennent entraver les relations bilatérales. Dès sa prise de fonctions, Joe Biden s’est entouré de conseillers partisans de la défense des minorités kurdes en Orient. Chose qui n’a pas manqué de déplaire au Président turc. Le paroxysme de ce refroidissement entre les deux pays est intervenu le 24 avril dernier, lorsque Washington a décidé de reconnaître le génocide arménien, «véritable pied de nez à Erdogan», commente le journaliste.

Plus récemment encore, les tensions ont augmenté d’un cran avec les évènements à Gaza. Défenseur autoproclamé de la cause palestinienne, Erdogan avait violemment critiqué Israël en affirmant «il n’y a que sucer le sang qui les assouvit». Des propos jugés inadmissibles par l’Administration américaine. Dans un communiqué officiel, les États-Unis ont fermement condamné les «propos antisémites du président Erdogan à l’égard du peuple juif». Dans ce contexte, l’arrestation d’un membre de Daech* viendrait réchauffer quelque peu les liens turco-américains.

«Aujourd’hui, la Turquie fait face à une avalanche de critiques. Ankara a perdu ses relais à Washington. Le contexte a changé pour Erdogan. Il est obligé de se rabibocher avec des partenaires, sachant que l’économie turque est en difficulté», précise le spécialiste du Moyen-Orient.

C’est peu dire au regard de l’inflation galopante de la livre turque. Depuis le remplacement du gouverneur de la Banque centrale en mars dernier, la monnaie ne fait que chuter. De surcroît, l’épidémie de coronavirus impacte durement le secteur touristique du pays.

Les drones turcs ont la cote en Europe

Ainsi Ankara serait-il «dans l’obligation d’une ouverture tous azimuts», estime Tigrane Yégavian. Malgré des relations difficiles avec l’Union européenne sur les dossiers des migrants, des crises libyenne, chypriote et grecque, Erdogan tente néanmoins de se rapprocher de ses partenaires du vieux continent. Le 24 mai, la Turquie a vendu à la Pologne 24 drones armés Bayraktar TB2, ceux qui ont fait leurs preuves en Libye et dans le Haut-Karabakh. Cette vente n’a rien d’anodin: la Pologne est membre de l’Union européenne et membre de l’Otan. En avril dernier déjà, l’Ukraine avait utilisé pour la première fois un drone turc pour un vol de reconnaissance. Le fleuron de l’armement turc participerait ainsi au réchauffement des relations avec l’Occident. «Une fois de plus, Erdogan veut jouer sur tous les tableaux», résume le journaliste.

«Le rapprochement avec la Pologne et l’Ukraine s’inscrit dans un bras de fer avec la Russie pour plaire aux États-Unis et à l’Union européenne. La Turquie ne comprend que le rapport de forces pour créer un agenda politique là où elle n’avait pas nécessairement d’intérêts», estime Tigrane Yégavian.

La réaction de Moscou ne s’est d’ailleurs pas fait attendre. Sergueï Lavrov, le chef de la diplomatie russe, a averti Ankara de ne pas «alimenter le sentiment militariste de Kiev». Mais selon le spécialiste du Moyen-Orient, «la Turquie n’est pas dans une politique aventuriste contre la Russie, ils ne sont pas alliés, mais ils sont partenaires.»

Cette ouverture économique et militaire ne se limite pas uniquement à l’Occident. Dans une logique de désenclavement, la Turquie chercherait également à renouer des liens avec des pays arabes. Le ministre des Affaires étrangères turc, Mevlüt Cavusoglu, s’était rendu à Riyad en mars dernier. Plus surprenant encore, le 5 mai dernier, une délégation turque a assisté à une réunion au Caire afin de normaliser les relations avec l’Égypte. Les deux pays étaient en froid depuis le coup d’État militaire contre Mohamed Morsi en 2013. Pour le journaliste, c’est là «l’essence même de la politique d’Erdogan»:

«Erdogan était isolé. Aujourd’hui, il tente par le biais du panislamisme de rallier les populations musulmanes à sa cause, on a pu le voir avec la défense de la Palestine. Mais il est également dans une politique frériste à l’égard des populations musulmanes sunnites du Maghreb à l’Orient et enfin il n’oublie pas sa politique panturquiste en Asie centrale», conclut Tigrane Yégavian.

*Daech (État islamique) est une organisation terroriste interdite en Russie

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