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À initiative de Paris, une conférence internationale se déroule jeudi 17 juin pour venir en aide à l’armée libanaise. Par ce soutien, la France et les États-Unis voudraient empêcher le Liban de tomber sous la domination du Hezbollah et tableraient donc sur le commandant en chef des forces armées libanaises pour les prochaines élections. Analyse.

Décidément, la France est sur tous les fronts au Liban. Reste à savoir si elle ouvre les bons. Après le refroidissement des relations avec Saad Hariri, la prise de contact avec la société civile et les sanctions contre certains dirigeants libanais, voilà que Paris se porte au chevet de l’armée libanaise.

Florence Parly, ministre de la Défense, organise le 17 juin une réunion virtuelle afin de rassembler une aide d’urgence destinée à l’armée libanaise, une «institution pilier, qui permet d’éviter que la situation sécuritaire dans le pays ne se dégrade fortement», affirme son cabinet. Une vingtaine de pays devrait assister à cette conférence. Outre la France, les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, la Russie et la Chine, certains pays du Golfe participeront.

Au cours de cette réunion, il ne sera pas question d’envoyer une aide budgétaire, elle-même conditionnée à des réformes de gouvernance. Paris et la communauté internationale prévoiraient d’acheminer uniquement une aide médicale et des pièces de rechange pour le matériel militaire. «Une aide nécessaire», juge un ancien haut gradé de l’armée libanaise qui a souhaité garder l’anonymat.

«Aujourd’hui, quand on regarde le pays, tous les secteurs, tous les pans de la population sont en crise. L’armée elle-même est touchée de plein fouet. Du fait de la baisse des salaires, plusieurs militaires cherchent ailleurs un poste plus rémunérateur», déplore-t-il avec amertume au micro de Sputnik.

En effet, l’économie libanaise est littéralement exsangue: la livre libanaise a dégringolé à 15.000 pour un dollar au marché noir, le salaire minimum a perdu environ 90% de sa valeur et le pays connaît une pénurie d’essence et d’électricité. Les militaires ne sont pas mieux lotis. Avant la crise, un officier de l’armée libanaise gagnait 4.000 dollars par mois, aujourd’hui il n’en touche que 400.

Les États-Unis ont entraîné 6.000 soldats libanais

«Pour les soldats du rang, la situation est encore plus dramatique», déplore l’ancien militaire libanais. Mais derrière cette aide essentielle à l’armée libanaise se cacherait le véritable objectif.

«On le sait très bien, certaines puissances ont toujours voulu opposer le Hezbollah à l’armée libanaise», estime l’ancien gradé. À ce propos, les États-Unis ont augmenté en mai dernier leur aide à l’armée libanaise de 12%, qui atteint 120 millions pour l’année 2021. Ce soutien financier est multisectoriel, il vise à améliorer l’équipement de l’armée, du véhicule blindé à l’hélicoptère de combat en passant par les systèmes de vision nocturne. De surcroît, l’État américain s’efforce également de former les soldats libanais. Depuis 2014, plus de 6.000 militaires auraient reçu une formation aux États-Unis. Et la France n’est pas en reste. Les deux pays ont en effet signé en février dernier trois conventions en matière de Défense, de coopération navale, de lutte antiterroriste et de combat en montagne. Depuis 2016, Paris aurait livré 60 millions d’euros d’équipements aux unités militaires libanaises.

L’armée libanaise, contrepoids au Hezbollah?

Ainsi, les puissances occidentales espèrent-elles voir l’armée libanaise empêcher le Hezbollah d’étendre trop facilement son influence sur le pays. Surtout que le mouvement chiite est moins touché par la crise. Contrairement aux autres partis politiques qui peinent à recevoir un soutien étatique, le puissant parti chiite peut toujours compter sur l’aide régulière de Téhéran. En 2020, celle-ci s’élevait à 700 millions de dollars.

L’Occident joue pourtant là «un jeu dangereux» en montant l’armée contre le Hezbollah:

«Le Hezbollah est plus puissant que l’armée libanaise et tout le monde le sait. Mais jouer l’un contre l’autre signifie quoi, à terme? C’est contre-productif au Liban. Les deux organes ont sensiblement les mêmes objectifs, à savoir la lutte contre les incursions djihadistes et la préservation de nos frontières, notamment celle du sud contre Israël», souligne-t-il.

Des objectifs communs qui ne manquent pas de préoccuper certaines puissances. En 2016, les États-Unis avaient obtenu de l’Arabie saoudite qu’elle interrompe le financement de son aide militaire au Liban. En effet, de peur de voir le Hezbollah acquérir un nouvel arsenal militaire, Riyad avait annulé son aide d’un milliard de dollars, ce qui avait également compromis un contrat juteux pour la France. Mais pour rassurer Paris, Riyad a tout bonnement remplacé Beyrouth: les armes destinées aux soldats libanais se sont finalement retrouvées dans les mains des soldats saoudiens, engagés dans la guerre au Yémen.

«L’Occident a un agenda bien précis avec l’armée libanaise», résume notre interlocuteur. Ceci expliquerait donc pourquoi la France et les États-Unis entretiendraient une proximité de bon aloi avec commandant en chef de l’armée libanaise, Joseph Khalil Aoun.

Le général libanais s’est en effet rendu à l’Élysée en mai dernier. Reçu par Emmanuel Macron, les deux hommes ont passé en revue les défis économiques, sécuritaires et sociaux du pays du Cèdre. Paris a rappelé que l’armée libanaise était le «véritable pilier de la stabilité du pays».

Le chef de l’armée libanaise, homme lige de Washington et de Paris?

C’était la première fois dans l’histoire que le chef de l’armée libanaise était reçu par le Président de la République. Une manœuvre qui pourrait s’expliquer en partie par les ambitions présidentielles du commandant de l’armée. Il s’est également rendu à Washington en 2019 et prévoit d’y retourner ce mois-ci. «C’est un homme ambitieux et les Libanais aiment l’armée», confirme l’ancien militaire.

Malgré les problèmes économiques, la pression de la rue et l’immobilisme de la classe politique, l’armée jouit toujours d’une certaine sympathie à l’échelle du pays. En 2019, elle a été le seul organisme étatique à ne pas subir les affres de la révolution libanaise. Seule institution multiconfessionnelle, elle fait office d’exemple dans un pays meurtri par le communautarisme religieux.

«Le chef de l’armée libanaise est présidentiable pour plusieurs raisons: il a les bonnes grâces de l’Occident, qui le voit comme un homme ferme et capable de s’opposer à la domination du Hezbollah et il jouira d’une popularité en raison de sa fonction. Depuis l’indépendance, la plupart des anciens Présidents sont des militaires», rappelle l’ancien gradé de l’armée libanaise.

La France tenterait donc de miser sur le bon cheval en vue des élections présidentielles libanaises en 2022.

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Tags:
Liban, France, États-Unis, Hezbollah
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