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La «mission de combat» américaine en Irak prendra fin en décembre prochain. Une annonce purement cosmétique, estime Adel Bakawan. Pour le spécialiste de l’Irak, il s’agit d’une manière pour Joe Biden d’attirer Bagdad dans le giron américain et de l’éloigner de l’Iran, tout en tenant un discours de retrait régional.

«Les Irakiens sont maintenant prêts à se tenir debout et à se protéger eux-mêmes. Nous n'avons plus besoin des troupes de combat américaines», confiait le Premier ministre irakien, Moustafa al-Kazimi, au Washington Post le 17 juillet.

Message reçu cinq sur cinq à Washington. Ce 22 juillet, en préambule de la visite du chef d’État irakien à Washington ce 26 juillet, des officiels américains et irakiens ont annoncé que la mission de combat américaine en Irak prendrait fin au mois de décembre 2021.  

Fin de mission cosmétique?

Sur le papier, c’est une première depuis 2014, date à laquelle les États-Unis sont intervenus en Irak pour faire face à Daech*, à la demande du gouvernement irakien.

Alors que la menace de Daech* perdure et que les milices chiites continuent de jouer leur partition dans le pays, cette fin de mission ne devrait pourtant pas changer grand-chose du point de vue sécuritaire, explique à Sputnik Adel Bakawan, directeur du Centre français de recherche sur l’Irak (CFRI).  

«En réalité, depuis janvier 2018 et la chute du califat territorial de Daech*, les forces américaines ne combattent plus. Elles entraînent, supervisent, contrôlent le ciel, mais ne se battent plus au sol», clarifie-t-il.  

«Même lors des missions à risque, les forces spéciales américaines ne font que superviser les forces spéciales irakiennes», poursuit le chercheur. Cette «fin de mission» n’aurait donc qu’une valeur militaire très relative, ne bouleversant en rien l’équilibre des forces sur le théâtre irakien, et bien peu le déroulement des opérations menées par les forces gouvernementales irakiennes.   

Les États-Unis très loin d’un départ d’Irak

Pour notre interlocuteur, cette annonce de fin de la mission de combat US en Irak est surtout un cadeau politique fait par Joe Biden à son homologue Moustafa al-Kazimi. Ce dernier fait face à d’importantes pressions politiques des parlementaires chiites, mais aussi des milices chiites, pour pousser les États-Unis hors d’Irak. En témoigne le texte non contraignant voté en janvier 2020 à l’Assemblée, demandant le départ des troupes US, ainsi que les salves de roquettes régulièrement tirées près des positions américaines dans le pays.

«Une majeure partie des chiites, à l’Assemblée et dans la rue, demandent le départ US d’Irak. A contrario, la majorité des sunnites, la totalité des kurdes ainsi que les acteurs politiques et intellectuels d’obédience démocrate-libérale demandent le maintien de ces troupes», explique notre interlocuteur.

Car ce cadeau politique pourrait se payer au prix fort. En pratique, selon Adel Bakawan, le gouvernement irakien a encore besoin de l’appui militaire américain pour faire face à la menace terroriste, encore très active en Irak. En atteste le sanglant attentat revendiqué par Daech* lundi 19 juillet à Bagdad, la veille de l’Aïd. Une attaque qui a fait au moins vingt-huit morts.

Tiraillé entre ces deux camps, le chef d’État irakien tenterait ainsi de capitaliser politiquement sur cette fin de mission de combat américaine pour asseoir sa légitimité politique et militaire. Il désire ne plus être vu comme un énième dirigeant inféodé à Washington. Ainsi espérerait-il pouvoir dire à son opposition politique et militaire pro-iranienne: «Vous n’avez plus d’excuses, vous êtes obligés de vous plier au jeu politique légal irakien», résume le directeur du CFRI. Reste à voir si ladite opposition prendra cette annonce au sérieux.

Dividendes politiques et géopolitiques pour Joe Biden

Bien que non combattantes, les troupes américaines devraient encore s’attirer les foudres de ces opposants. Car, contrairement à l’Afghanistan, où l’écrasante majorité des GI’s rentre à la maison, les États-Unis ne sont pas près de quitter l’Irak militairement, prévient le spécialiste.   

«Ce n’est pas pour rien que les États-Unis ont construit un consulat à Erbil et que leur plus grande ambassade dans le monde se trouve à Bagdad», rappelle-t-il.

Une analyse qui vaut plus largement pour le Moyen-Orient, où Washington est toujours solidement implanté. Outre les 900 soldats en Syrie les 2.500 hommes en Irak et les troupes résiduelles qui stationneront encore en Afghanistan à la fin du mois d’août, l’armée américaine dispose de nombreuses bases régionales.

L'Iran pris en tenaille par des bases américaines et des puissances nucléaires
© Sputnik . Louis Doutrebente & Thomas Martin
L'Iran pris en tenaille par des bases américaines et des puissances nucléaires

Pour Washington, cette annonce n’obéit donc qu’à des objectifs politiques et non militaires. Le premier étant la faveur politique que Joe Biden fait à son homologue irakien. Une fleur dont celui-ci lui sera redevable, juge Adel Bakawan. On peut y voir une manière d’attirer le pouvoir irakien dans le giron américain.   

Tout aussi symboliquement, Joe Biden devrait aussi tirer des dividendes politiques de son annonce. Mais chez lui cette fois. En effet, la démarche s’inscrit dans la logique défendue par le pensionnaire de la Maison-Blanche de retrait américain à terme du Moyen-Orient. Sans perdre de capacité opérationnelle, Joe Biden pourra se targuer d’une forme de retrait.

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Tags:
Irak, armée irakienne, guerre en Irak, milices chiites irakiennes, États-Unis, Daech, Etat islamique, coalition anti-Daech, Joe Biden
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