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Bisbilles au sommet entre Paris et Bamako au sujet de l’opération Barkhane. L’ambassadeur du Mali en France a évoqué certains «débordements» de la part de la Légion étrangère. Coincée dans le bourbier sahélien, l’armée française a-t-elle perdu la bataille politique? Le général Dominique Trinquand s’est penché pour Sputnik sur ce dossier.

Quelle mouche a piqué l’ambassadeur du Mali à Paris, ce 26 février, face aux sénateurs français? Interrogé par la commission de Défense à l’occasion d’une audition parlementaire des ambassadeurs des pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad), Toumani Djimé Diallo s’est montré peu diplomate envers l’armée française, présente pour défendre son pays de la menace djihadiste. La Légion étrangère en a notamment pris pour son grade.

«Il y a des débordements qui posent problème, a affirmé Toumani Djimé Diallo. Certains font n’importe quoi dans les rues de Bamako, ce n’est pas bon pour l’image de la France», a-t-il poursuivi. Le diplomate a détaillé ses griefs: «Par moments, dans les Pigalle de Bamako, vous les retrouvez, tatoués sur tout le corps, en train de rendre une image qui n’est pas celle que nous connaissons de l’armée [française, ndlr]. Ça fait peur, ça intrigue.»

Réfutant tout «sentiment anti-français au Mali», Toumani Djimé Diallo a toutefois évoqué «à un moment donné, un ressenti au sein de la population contre la présence militaire française.» Interrogé par l’AFP, le colonel Frédéric Barbry, porte-parole de l’État-major, a démenti en bloc les assertions du diplomate, déclarant que «les légionnaires n’ont jamais été stationnés à Bamako, ils n’ont pas vocation à y aller et n’ont ni quartier libre ni temps de repos hors des bases opérationnelles» de Barkhane, situées dans le nord du pays. Et sur la forme, le cabinet du ministère de la Défense a estimé que la mise en cause de l’armée était «fausse, inacceptable et indécente».

En janvier 2013, François Hollande a lancé l’opération Serval pour venir en aide au pouvoir malien, en danger face aux djihadistes. Depuis 2014, le dispositif Barkhane l’a remplacé, en partenariat avec les forces du G5 Sahel.

Pourtant, le danger djihadiste guette toujours et les morts de militaires français s’accumulent. Le 25 novembre 2019, 13 soldats ont perdu la vie dans un affrontement contre des terroristes. Depuis le sommet de Pau en janvier 2020, la France a renforcé ses effectifs sur le terrain, notamment avec le 2e Régiment étranger de parachutistes.

À l’instar de l’Afghanistan, la France est-elle en train de s’embourber au Mali? C’est en tout cas ce que semble craindre l’ambassadeur malien: «avec tant d’hommes et de moyens déployés, on s’attendait à plus de résultats, moins coûteux en vies humaines». Pour commenter ces propos, Sputnik a interrogé le général (2 S) Dominique Trinquand, ex-chef de mission militaire auprès de l’Onu, spécialiste de la gestion de crise et des opérations de maintien de la paix.

Sputnik France: Que pensez-vous des déclarations de l’ambassadeur malien?

Dominique Trinquand: «Ce n’est pas très diplomate et c’est très attristant de la part d’un ambassadeur d’un pays dans lequel des forces françaises combattent, où des soldats français meurent pour les Maliens, de faire une telle déclaration, qui ne repose sur aucun fait.»

Sputnik France: Donc l’armée française ne se comporte pas comme l’affirme l’ambassadeur?

Dominique Trinquand: «C’est là où c’est curieux. À mon avis, cela répond à un cliché qu’a l’ambassadeur. Cela ne répond à aucune réalité, puisque tout simplement il n’y a pas de légionnaire à Bamako. Les forces françaises ne sont pas déployées à Bamako. Aujourd’hui, au Mali, il n’y a pas d’unités de Légion étrangère. Les deux compagnies du REP (Régiment étranger de parachutistes) en provenance du Gabon ont été déployées en renforcement de Barkhane dans la zone des trois frontières et certainement pas à Bamako.

Je pense que c’est plus un cliché sur les légionnaires tatoués, ce qui est assez cocasse. Mais cela ne correspond pas à la réalité. Lorsqu’on lui donne l’occasion de s’exprimer devant la commission des forces étrangères du Sénat, je souhaiterais plus de cohérence de la part du représentant du pays pour lequel les soldats français combattent.»

Sputnik France: Une armée de libération devient-elle rapidement une armée d’occupation?

Dominique Trinquand: «Vous avez raison au sens où on se souvient quand l’armée française a libéré Tombouctou, mais le problème est que ça date. Je comprends l’impatience des Maliens, qui trouvent que les choses ne vont pas assez vite. Cela a été l’objet du Sommet de Pau, où je le rappelle, le Président de la République a réuni ses cinq homologues du Sahel en disant qu’il fallait que l’on change de stratégie et que ça ne pouvait pas continuer comme ça.

La stratégie est en train de changer, avec une unité du commandement qui a été mise en place avec un PC au Niger, qui commande le G5 Sahel et les forces Barkhane, et une concentration des efforts sur la zone des trois frontières entre le Burkina, le Mali et le Niger. Ça, c’est la tactique.

Pour la stratégie, le Président malien a commencé à négocier avec un certain nombre de groupes. Il faut savoir évidemment avec qui l’on négocie. Mais il s’agit de la responsabilité du Président malien, qui est souverain dans son pays. Donc à la fois négociation avec quelques groupes avec lesquels nous pouvons négocier et plus d’efficacité dans la frappe vers les terroristes les plus dangereux. Ce sont les deux axes qui ont changé après la réunion de Pau. Aujourd’hui, il faut à l’évidence que tous ces pays se concentrent sur ces efforts à produire et non pas sur créer des paroles qui sèment le trouble, comme vient de faire l’ambassadeur. Il a son libre choix de le faire et je pense que Paris parlera à Bamako à ce sujet.»

Sputnik France: L’armée française est-elle destinée à rester longtemps au Mali?

Dominique Trinquand: «Non, la France n’est pas destinée à rester longtemps au Mali. C’est bien sûr aux forces régionales, essentiellement au G5 Sahel et puis aux forces nationales de régler le problème. Mais ils ont besoin de temps dans leur montée en puissance. Il faut se rappeler que l’armée malienne était complètement détruite au moment de l’offensive en 2014. Il n’y avait plus rien. Il y avait eu un coup d’État et l’armée malienne n’existait plus. Elle est remontée en puissance progressivement grâce à une mission de l’Union européenne qui la forme, grâce au travail qu’elle effectue avec Barkhane et les pays du G5 Sahel sur le terrain. Tout ceci va prendre du temps.

Mais de toute façon, nous le savons bien, ce ne sont pas les armées qui règleront le problème, c’est un problème de développement et de gouvernance. C’est typiquement le gouvernement malien et les gouvernements des autres pays du Sahel qui doivent absolument réinstaller l’État dans les zones où il n’y est pas. Puis arriver à contrer sur le terrain non pas militairement, mais sur le plan politique et du développement, les mouvements djihadistes qui ont aujourd’hui le dessus parce qu’ils ont de l’argent et qu’ils arrivent à acheter des gens.»

 

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Tags:
François Hollande, opération Serval, opération Barkhane, Ibrahim Boubacar Keita (IBK), Emmanuel Macron
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