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Pour l’avocat Olivier de Maison Rouge, la guerre froide a laissé place à une nouvelle forme de conflictualité, la guerre économique, que Washington applique indistinctement à ses alliés et ses ennemis. Avec l’affaire Alstom et l’amende infligée à BNP Paribas, la France en a gravement subi les conséquences. Mais en a-t-elle tiré les leçons?

100 millions de doses du vaccin russe, le Spoutnik V, seront produites en Inde à partir de début 2021, a indiqué ce 27 novembre le fonds souverain russe (RDIF) qui a financé le développement de celui-ci.

Alors que le monde entier attend l’arrivée des vaccins dans quelques semaines, la Chine, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Russie et l’Allemagne revendiquent chacune l’efficacité de leur vaccin respectif.

«C’est la puissance des laboratoires, mais derrière, des États, donc de fait on arrive à une course effrénée […] On est bien sûr un phénomène de guerre économique», considère Olivier de Maison Rouge, avocat spécialisé en intelligence économique.

Pourtant, ce phénomène n’est pas nouveau: les États-Unis en ont été les précurseurs sous Barack Obama et la France l’une de leurs principales victimes.

Lignes rouges: Jean-Baptiste Mendes reçoit Olivier de Maison Rouge, avocat spécialiste en intelligence économique. Il est l’auteur de Survivre à la guerre économique, Manuel de résilience (VA Éditions).

La victoire de Joe Biden est-elle réellement une bonne nouvelle pour les intérêts français? Olivier de Maison Rouge n’en est pas convaincu, rappelant que ce sont «les Administrations Démocrates» ainsi que les néoconservateurs qui ont livré la «guerre économique». S’il confirme que Donald Trump n’a pas «prôné la paix économique», celui-ci a «mis en avant une forme de nationalisme économique, peut-être rude, parfois rugueux», sans prétendre comme Joe Biden «à vouloir guider le monde», ce qui s’apparente pour l’avocat au retour de la «volonté d’asseoir une forme d’impérialisme économique».

«Brutalité de l’extraterritorialité du droit américain»

Washington parvient ainsi à «affaiblir des adversaires» et à «dépecer des groupes industriels», car les États-Unis sont «en mesure d’appliquer leur droit au-delà de leurs frontières, compte tenu de leur puissance économique.» Deux affaires sont emblématiques des relations entre Washington et Paris sous les deux mandats Obama. En 2014, c’est l’amende record de 7,9 milliards d’euros infligée à BNP Paribas pour une violation des règles d’embargo. Olivier de Maison Rouge met ainsi en garde contre la «brutalité de l’extraterritorialité du droit américain»:

«Tout ce qui peut avoir un lien de rattachement aussi ténu avec le territoire américain, que ce soit une cotation en bourse, une contre-passation en valeurs, dollars, ou bien l’utilisation d’un composant ou d’une messagerie électronique américaine, suffit à rendre finalement compétente la loi américaine.»

C’est aussi la même année, le rachat de la branche énergie de Alstom par General Electric, dans lequel l’avocat y voit «l’instrumentalisation de la lutte anti-corruption» par le Département américain de la Justice, lequel «participe à la guerre économique».

Dans un contexte de globalisation des échanges, l’affaire Alstom a illustré également l’impuissance française à protéger ses fleurons industriels nés sous Pompidou. Pour le spécialiste, la politique économique française «n’a plus tenu face à ce désordre économique» engendré par le libre-échange et à cause d’une «part de naïveté de nos dirigeants en matière économique, des chefs d’entreprises comme des gouvernants politiques». Ces derniers auraient-ils cru au mythe du «doux commerce» de Montesquieu, de nature à apaiser les mœurs, et à la Fin de l’Histoire annoncée par Fukuyama? C’est ce que croit Maison Rouge, qui déclare que «la guerre économique prospère pendant les périodes de paix armée», dans laquelle l’Europe se situe, après la chute du Mur de Berlin.

Comment s’adapter à la guerre économique?

À l’aube de la crise sanitaire, le 12 mars, le Président de la République a fait ce constat à la télévision, quand il a affirmé refuser désormais de «déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner» à l’étranger. Le moment est-il venu pour la France de recouvrer sa puissance dans la guerre économique? La préface du livre d’Olivier de Maison Rouge est signée par Pierre de Bousquet de Florian, alors coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, et désormais directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur. Il y déclare: «ce livre ne pose plus la question de savoir si nous sommes en guerre économique, mais comment nous devons nous y adapter.»

Pour l’avocat, les deux affaires Alstom et BNP Paribas ont été des électrochocs pour les politiques et entreprises français. Il décrit ainsi la longue et lente construction d’un «arsenal économique de ripostes», mais également «de protection et de préservation de ses industries», via notamment l’adoption en 2019 de la Politique publique de sécurité économique. Au-delà de la mise en œuvre de protections pour les entreprises, Olivier de Maison Rouge estime que la volonté politique est indispensable afin d’être «en mesure d’affirmer un cadre économique beaucoup plus sécurisé.». Une seconde affaire Alstom pourrait-elle encore avoir lieu? Se référant à l’enquête de la justice américaine sur Airbus en matière d’exportation d’armements, l’avocat estime que la France n’est pas à l’abri:

«Évidemment, on est sur des règles qui sont édictées par une puissance émettrice du droit, c’est elle qui ordonne les règles du jeu. On pourrait donc tout à fait imaginer d’autres moyens ou des moyens déjà connus. La nouvelle Administration Biden, qui se mettra en place, a hérité des usages et des griefs qui avaient été autrefois employés par Barack Obama et que l’on n’a pas revus sous Donald Trump. Mais on peut tout à fait imaginer que d’autres entreprises soient encore visées, dans ce cadre, par l’extraterritorialité du droit américain.»

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Tags:
Barack Obama, BNP Paribas, Alstom Energy, Donald Trump, Joe Biden, France, États-Unis, guerre économique
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