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    Véhicule de l'ONU devant le quartier général de la Minurso à Laayoune, ville la plus importante du Sahara occidental

    «Le Maroc ne voudrait pas d’un envoyé spécial américain de l’ONU sur le dossier du Sahara»

    © AFP 2019 FADEL SENNA
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    Même si les États-Unis sont un allié fiable du Maroc, Samir Bennis, spécialiste de la diplomatie marocaine, considère dans un entretien à Sputnik que «les mandats des envoyés spéciaux américains n’ont pas coïncidé avec les avancées les plus significatives» du point de vue de Rabat. En cause, leur perméabilité au lobbying, notamment côté algérien.

    Conseiller politique principal dans une entité gouvernementale établie à Washington, Samir Bennis est docteur en philosophie de l’université d’Aix-en-Provence. Spécialiste de la politique étrangère du royaume chérifien, ce Marocain a travaillé pendant huit ans comme conseiller politique auprès de l’ONU. Il est le cofondateur de Morocco World News, un site d’informations en continu lancé en mai 2011, et il prépare un livre sur le conflit qui sera publié en langue anglaise au cours du premier semestre 2020.

    Sputnik: Quelle pourrait être la conséquence, sur le dossier du Sahara, de la récente nomination de l’Américain Robert O’Brien au poste de conseiller à la sécurité nationale des États-Unis?

    Samir Bennis: «Contrairement à son prédécesseur, et étant donné qu’il ne s’était pas exprimé sur le sujet dans le passé, il ne semble pas homme à exercer des pressions sur le secrétaire général des Nations unies pour faire nommer un envoyé spécial de nationalité américaine pour le Sahara, ni à mettre la pression sur le Conseil de sécurité pour accélérer la résolution du conflit. Il faut savoir que le Maroc n’est pas favorable à ce que l’envoyé spécial soit de nationalité américaine. Il lui préfère un Européen.»

    Sputnik: Pourquoi un envoyé spécial américain de l’ONU ne serait-il pas forcément bénéfique pour le Maroc?

    Samir Bennis: «Les mandats des envoyés personnels du secrétaire général de l’ONU n’ont pas coïncidé avec les avancées les plus significatives sur le dossier du Sahara, d’un point de vue marocain. Le problème, c’est qu’ils sont souvent sensibles aux efforts de lobbying pouvant être déployés de part et d’autre. Cela fait partie de la culture politique américaine. Aux États-Unis, si vous voulez inverser une tendance politique ou faire changer d’opinion un membre du Congrès, il vous suffit d’avoir recours à un bureau de lobbying qui saura y parvenir en employant les arguments qu’il faut. En faisant jouer son carnet d’adresses, aussi.

    On n’est, ainsi, jamais sûr qu’un envoyé spécial américain ne soit pas sous l’influence de quelque lobby. Le Maroc en avait fait les frais pendant le mandat de Christopher Ross (2009-2017) – qui a peut-être été perméable aux arguments développés par l’activiste Kerry Kennedy. Cette lobbyiste pro-Polisario qui dirige le Centre Robert F. Kennedy Droits de l’homme a monté tout un scandale autour de présumées violations des droits humains par les Marocains au Sahara. Il a fallu peu de temps pour que cette position soit reflétée dans les rapports rédigés par M. Ross. Beaucoup d’observateurs ne prennent pas en considération ces données quand ils analysent la politique américaine concernant le Sahara.»

    Sputnik: Qui sont généralement ces lobbyistes?

    Samir Bennis: «Aux États-Unis, le marché du lobbying est un marché colossal dont le chiffre d’affaires a atteint 3,4 milliards de dollars en 2018, selon le site américain opensecrets.org. Dans la majorité des cas, les lobbyistes sont d’anciens membres du Congrès qui, au bout de leur mandat, s'appuient sur leur carnet d’adresses pour servir les intérêts d’États étrangers cherchant à influer sur les orientations de la politique étrangère américaine en échange de sommes d’argent pouvant atteindre jusqu’à 150.000 dollars par mois.

    Qu’il s’agisse de la politique étrangère américaine dans le Moyen-Orient ou dans d’autres régions du monde, les lobbyistes jouent un rôle primordial dans la mesure où ils exploitent leur proximité avec les officiels américains (membres du Congrès ou de l’Administration) pour les pousser à prendre des décisions qui vont à l’encontre des intérêts américains. D’ailleurs, dans beaucoup de cas, les positions prises par des dirigeants américains, sur la base de ce lobbying, ne servent pas les intérêts des citoyens américains, ceux-là mêmes qui élisent les décideurs en question.»

    Sputnik: Pour quelle raison le lobbying est-il toujours toléré dans ce cas?

    Samir Bennis: «Justement, de plus en plus de voix s’élèvent ces dernières années en faveur de l’interdiction du lobbying. La dernière en date est celle de la candidate aux présidentielles de 2020 Elisabeth Warren. En effet, le lobbying des États étrangers n’est pas la seule dimension que peut prendre cette pratique. Il y a aussi le lobbying interne, pratiqué par les grandes personnalités et les grandes fortunes qui font des donations, parfois colossales, en échange de décisions servant leurs intérêts économiques ou leur positionnement idéologique, politique et religieux.»

    Sputnik: Cela peut paraître tout de même assez étonnant que la position des États-Unis, connus pour être un allié stratégique et fiable du Maroc, puisse être aussi fluctuante, aussi sensible au lobbying…

    Samir Bennis: «Les États-Unis sont un allié stratégique du Maroc, mais ce soutien est dynamique. Au sein du département d’État, il existe deux courants qui divergent sur cette question. L’un épouse clairement les contours de la position marocaine sur le Sahara. L’autre, y est moins favorable, sans être farouchement opposé pour autant. C’est pour cela aussi que sur cette question, l’on ne verra jamais de déclarations américaines franchement pro-marocaine. L’attitude de neutralité positive sera toujours préférée, avec un soutien que l’on pourrait qualifier de tacite pour le Maroc. Ceci étant dit, Rabat n’est pas satisfait de cette position et demande à ce que Washington honore ses engagements envers lui – qui datent de 1999, lorsque l’Administration de Bill Clinton avait proposé au royaume de présenter un plan d’autonomie pour le Sahara.»

    Sputnik: Le Maroc joue pourtant de cette dualité… pour tirer son épingle du jeu?

    Samir Bennis: «Absolument. C’est d’ailleurs ce qui a permis de limiter la casse, et même d’enregistrer des points diplomatiques importants pendant le mandat du conseiller à la sécurité nationale John Bolton. La diplomatie marocaine doit pouvoir jouer des différences, et parfois des divergences, entre les acteurs de l’Administration américaine. C’est ainsi qu’elle s’est rapprochée, pendant ces derniers mois, du secrétaire d’État aux affaires étrangères, Mike Pompeo, qui a l’oreille du Président Donald Trump. Une démarche couronnée d’autant de succès avec Jerad Kushner, conseiller spécial et également homme de confiance du Président américain. Cette tactique a tout de même permis de neutraliser un tant soit peu John Bolton, que la diplomatie marocaine est soulagée de le voir limogé, même si c’était pour des raisons qui n’ont rien à voir avec sa position sur le conflit sahraoui, bien entendu.»

    Sputnik: Vous pensez que c’est le sentiment qui régnait dans les plus hautes sphères diplomatiques du royaume après ce limogeage du haut responsable américain?

    Samir Bennis: «Même s’il n’y a pas eu de réaction officielle de Rabat à la suite du limogeage de John Bolton, on pourrait s’aventurer à dire que le sentiment au sein de la diplomatie marocaine a été celui d’un grand soulagement. Cela est dû au positionnement personnel de Bolton, je dirais même à son parti pris anti-marocain, sur le dossier du Sahara. Cela dit, il a été limogé sans qu’il puisse avancer son agenda. On peut donc dire que le Maroc en est sorti gagnant.»

    Sputnik: En quoi consistait cet agenda?

    Samir Bennis: «Il n’est un secret pour personne que Bolton était très réceptif aux thèses algériennes. Ses positions en faveur de la tenue d’un référendum d’autodétermination au Sahara, mais aussi hostiles à la Minurso (Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental) sont de notoriété publique, d’autant plus qu’il les avaient exposées dans son livre écrit en 2007 (Surrender Is Not an Option: Defending America At The United Nations And Abroad). De son côté, et après 13 années de tentatives onusiennes pour organiser le référendum, le Maroc n’envisage plus la tenue de cette consultation d’autodétermination comme une issue possible.

    Il existe des divergences insurmontables sur l’identification des Sahraouis habilités à prendre part au référendum. Le Polisario se base sur un recensement datant de 1974, que le Maroc considère comme biaisé et ne tenant pas compte de tous les Sahraouis. Concernant la Minurso, à l’égard de laquelle le pourfendeur du multilatéralisme qu’est Bolton se montre sceptique, le Maroc est toujours favorable à son maintien puisque son rôle se limite, dans les faits, à maintenir le cessez-le-feu.»

    Sputnik: Pendant un an et cinq mois, Bolton a donc été le conseiller à la sécurité nationale du Président Trump. Pendant cette période, l’Administration américaine a-t-elle pris des décisions traduisant son présumé agenda?

    Samir Bennis: «Comme il a été au cœur de l’Administration américaine, il a bien entendu essayé d’imposer son point de vue. S’il est parvenu à écourter le mandat de la Minurso, de six mois au lieu d’un an, ou à remettre l’option référendaire au goût du jour, il n’a pas réussi à inverser la dynamique pro-marocaine insufflée au sein du Conseil de sécurité des Nations unies tout au long de ces dernières années. D’ailleurs, c’est plutôt le contraire qui est arrivé avec l’Algérie en voie d’être reconnue par le Conseil de sécurité comme une partie prenante au conflit, à en juger par le texte des résolutions 2440 et 2468 du Conseil de sécurité.»

    Sputnik: Ce positionnement de Bolton, vous pensez qu’il résulte d’une quelconque influence algérienne ou d’une conviction personnelle de Bolton?

    Samir Bennis: «Il n’est pas exclu que les Algériens qui, depuis longtemps, ont essayé de s’en rapprocher, ont réussi à l’influencer. Il n’y a qu’à voir la concomitance troublante entre un discours prononcé par Bolton, en décembre 2018, à la Heritage Foundation et dans lequel il semblait déterminé à replacer le référendum au goût du jour, et la signature par les Algériens d’un contrat avec une firme-conseil américaine, Keene Consulting, qui appartient à David Keene, connu pour être un proche de John Bolton.

    Cela étant dit, John Bolton n’est pas un inconnu de la diplomatie marocaine et il a pu aussi se constituer sa propre opinion, se forger des convictions personnelles du conflit. Il était dans le groupe qui avait rédigé le plan de règlement de 1991 prévoyant l’organisation d’une consultation référendaire. Il avait également fait partie de l’équipe de l’envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies, James Baker (1997-2004), qui avait échoué à imposer ses différents plans de règlement de la crise. Le premier, en 2001, avait été rejeté par le Polisario. Le second, en 2003, l’avait été par le Maroc.»

    Tags:
    conflit au Sahara occidental, ONU, lobbying, Maroc
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