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    Fouzia Assouli, présidente d’honneur de la Fédération de la ligue démocratique pour les droits des femmes (FLDDF)

    Les Marocains sont «les otages de partis qui instrumentalisent la religion»

    © AFP 2019 ABDELHAK SENNA
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    Au Maroc, l’affaire de la journaliste Hajar Raïssouni ravive le débat sur les libertés individuelles, et notamment les droits des femmes. L’activiste Fouzia Assouli fustige dans un entretien avec Sputnik un cadre juridique en décalage avec la société et qui, au nom de la religion, consacre une «hypocrisie».

    Présidente d’honneur de la Fédération de la ligue démocratique pour les droits des femmes (FLDDF), Fouzia Assouli est la voix du militantisme marocain en faveur des droits de la femme. Son combat contre les violences conjugales ou le mariage des mineurs, et plus généralement pour l’égalité homme-femme, condition indispensable pour que le Maroc entre de plain-pied dans la modernité, a été plus d’une fois récompensé à l’international. Elle a notamment reçu en 2017 le prix Méditerranée pour les Femmes 2017.

    Dans un entretien avec Sputnik, Fouzia Assouli revient sur l’affaire Hajar Raïssouni. Le 30 septembre dernier, un tribunal de Rabat a condamné cette journaliste marocaine à un an de prison pour avortement illégal et relations sexuelles hors mariage. La militante féministe dresse un bilan sans concession des libertés publiques, et notamment des droits des femmes au Maroc, en dépit des progrès réalisés au niveau des textes législatifs. Ces avancées demeurent insuffisantes, estime la présidente d’honneur de la FLDDF, sous un climat politique conservateur qui «refuse de voir la réalité en face»: celle d’une société marocaine qui a changé et aspire, à ce titre, à consolider ses choix modernistes et démocratiques.

    Sputnik: Quelle est la position de la Fédération de la ligue démocratique pour les droits des femmes (FLDDF) après la sentence prononcée contre Hajar Raïssouni?

    Fouzia Assouli: «Nous sommes partie civile à ce procès dès le départ. Nous considérons que Madame Raïssouni a été victime de lois discriminatoires qui violent les droits et libertés fondamentales. Les normes en question qui ont été enfreintes sont, pourtant, édictées par la Constitution marocaine. Le tout, sans compter les conventions et traités signés et ratifiés par le Maroc, publiés dans le Bulletin officiel et qui bénéficient, à ce titre, d’une suprématie sur la loi nationale.»

    Sputnik: Vous dénoncez donc des lois qui sont en décalage avec des mesures plus importantes dans la hiérarchie des normes…

    Fouzia Assouli: «Et en décalage avec la société, surtout! Nous savons aujourd’hui que l’âge moyen du mariage a reculé, que 8% à 10% des femmes sont célibataires au Maroc, qu’entre 600 à 800 avortements sont pratiqués tous les jours et une majorité de Marocains ont admis avoir eu des relations sexuelles en dehors du mariage. Le pays connaît des mutations sociales et culturelles réelles. Ces lois entretiennent donc une schizophrénie au sein de la société marocaine.»

    Sputnik: Et à votre avis, pourquoi les lois peinent-elles à se mettre en phase avec la société?

    Fouzia Assouli: «Il y a un problème autour du rôle qui doit échouer à l’État. Son domaine d’intervention n’est pas le halal et haram, qui relèvent plutôt de Dieu, mais de sauvegarder nos libertés individuelles et nos droits. Pour cela, il faut déjà se soucier des vivants, qui sont prioritaires par rapport aux vies potentielles [qui font l’objet d’avortement, NDLR]. C’est-à-dire que l’État doit pouvoir garantir aux enfants le droit à la scolarité, à la santé et comprendre que si on interdit aux femmes d’avorter, cela va donner des enfants dans la rue ou des enfants jetés dans la poubelle. Il faut donc arrêter cette hypocrisie qui prend pour prétexte la religion. Nous avons un gouvernement qui est sous la direction du PJD [Parti justice et développement, islamiste, NDLR] qui s’oppose à réviser la loi sur l’avortement, comme à la révision du Code pénal, dans un sens favorable à la garantie des libertés individuelles. C’est une chose regrettable qu’on instrumentalise la religion pour garder cette situation.»

    Sputnik: Vous critiquez donc ceux qui justifient le maintien de ces lois en excipant du conservatisme de la société marocaine.

    Fouzia Assouli: «Absolument. C’est n’importe quoi. Si la société marocaine est aussi conservatrice qu’on le dit, alors qui pratique les avortements? Et pourquoi il y autant de relations sexuelles hors mariage?»

    Sputnik: Certains de vos détracteurs, notamment au sein de la mouvance islamique, associent de telles consécrations législatives à une apologie de ces mêmes droits, à un encouragement à les exercer…

    Fouzia Assouli: «Militer pour garantir un droit n’est pas encourager l’exercice de ce même droit! Que ce soit pour l’avortement ou les libertés sexuelles, celles et ceux qui n’en veulent pas n’ont qu’à s’abstenir de les faire. Et c’est leur droit le plus absolu. Par contre, sur quels motifs va-t-on priver les autres d’exercer leurs droits?»

    Sputnik: Mais d’un autre côté, il y a tout de même des avancées qui ont été réalisées, notamment la loi 103-13 contre les violences faites aux femmes, entrée en vigueur le 12 septembre 2018…

    Fouzia Assouli: «Oui, mais cet élan n’est pas suffisant. Sans compter le fait que dans la pratique, des problèmes font obstacle à la pleine efficience de ces lois. Il y a des mesures d’accompagnement qui sont demandées – comme la sensibilisation, la formation des intervenants et acteurs, les moyens alloués aux associations, aux centres d’hébergement, une prise en charge des victimes, etc. Il doit y avoir aussi une clarté au niveau des définitions. On considère, par exemple, que la violence envers les femmes est une violation des droits humains. Il faut que ce soit clair et bien défini.»

    Sputnik: Le cas échéant, quelles conséquences craignez-vous?

    Fouzia Assouli: «Cela va freiner toutes les avancées et faire échouer lamentablement tous les débats! C’est-à-dire qu’au lieu de débattre, en ce moment, des vrais problèmes de notre pays sur les défis à lever en matière d’emploi, d’enseignement, de santé, dans un contexte international difficile, nous nous trouvons à débattre et à dépenser notre énergie sur des questions évidentes telles que les libertés individuelles! Mais malheureusement, les courants islamistes nous font à chaque fois revenir en arrière. Nous sommes pris en otage par de faux débats!»

    Sputnik: Qu’entendez-vous par «faux débats»?

    Fouzia Assouli: «Il m’importe peu que Hajar ait réellement avorté ou pas, ça la regarde. En quoi cela concerne-t-il la société? Le gouvernement est lâche car ne veut pas voir la réalité en face. Pourquoi cette situation vraiment dramatique est-elle maintenue? C’est vraiment honteux pour notre pays.»

    Sputnik: Quelles autres dispositions sont dans votre viseur, en tant que société civile?

    Fouzia Assouli: Les lois interdisant les relations sexuelles hors mariage, l’avortement ou le fait de ne pas jeûner pendant Ramadan et, de façon générale, toute disposition limitant la liberté de conscience. Ce sont des lois obsolètes qui n’ont plus lieu d’être dans la société marocaine d’aujourd’hui, qui a tellement évolué et qui évolue dans un contexte international où l’émergence de l’individu est une réalité. On ne peut occulter tout cela avec des slogans répétés à l’envi sur le pseudo-conservatisme de la société marocaine.»

    Sputnik: Et vous espérez que ces modifications puissent se retrouver dans un nouveau Code pénal?

    Fouzia Assouli: «Nous demandons qu’il y ait une révision de fond en comble, parce que ce Code pénal a été conçu en 1962, c’est-à-dire dans un contexte politique particulier, marqué par une emprise du sécuritaire sur le politique et où les droits et libertés n’avaient pas la place qu’ils ont aujourd’hui. C’était donc un Code pénal avec une philosophie rétrograde et conservatrice qui ne reconnaissait pas les droits des individus. À titre d’exemple, le viol y était considéré comme une atteinte aux mœurs et non pas une atteinte à l’intégrité physique et morale de la personne victime. Donc le soubassement philosophique du Code pénal doit absolument changer.»

    Sputnik: Vous attendez-vous à avoir gain de cause, vu les équilibres qui règnent au sein de l’assemblée législative?

    Fouzia Assouli: «Malheureusement, nous sommes les otages de partis qui instrumentalisent la religion. C’est cela la réalité, mais aussi la lâcheté de certains partis. Les Marocains, leur sécurité et leur avenir sont les otages de petits calculs politiciens.»

    Sputnik: Vous n’être donc pas très optimiste au sujet de la nouvelle mouture du Code pénal?

    Fouzia Assouli: «Nous espérons tout de même que le Maroc ne va pas rater, encore une fois, une occasion historique pour faire avancer les droits, pour confirmer la société dans ses choix démocratiques et modernistes.»

    Tags:
    droits des femmes, code pénal, Maroc
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