Maghreb
URL courte
Par
353
S'abonner

En Tunisie, le gendarme de l’audiovisuel vient d’envoyer un avertissement d’arrêt de diffusion à l’encontre de trois chaînes de télévision et de radio en situation d’irrégularité. Ce n’est pas la première fois car l’instance de régulation peine à appliquer la loi face à l’interférence du politique. Va-t-elle réussir cette fois?

Malgré les efforts faits pour régulariser le paysage médiatique tunisien depuis la révolution, certains médias, essentiellement audiovisuels, opèrent en dehors du cadre de la loi. Il s’agit de la chaîne de télévision Nessma TV –fondée par l’homme d’affaires controversé Nabil Karoui, qui est actuellement un de ses actionnaires et également le président du parti d’opposition Qalb Tounes–, de la chaîne Zitouna TV –dont le fondateur est Oussama Ben Salem, cadre du parti islamiste Ennahda– et de la radio Al Quran Al Karim –détenue par Saïd Jaziri, député et président du parti Arrahma, également d’obédience islamiste.

C’est contre ces trois entités que le président de la Haica Nouri Lajmi a annoncé l’émission d’un avertissement pour l’arrêt de leur diffusion dans une déclaration à l’agence Tunis Afrique presse (TAP) le 5 juillet. Il a même menacé d’utiliser la force publique en cas de refus d’appliquer la loi.

Autorité de régulation du paysage médiatique tunisien, la Haica a la charge d’octroyer les licences pour les opérateurs audiovisuels et de sanctionner ceux qui sont en cas d’infraction.

Or, les trois chaînes en question opèrent sans licence, malgré les multiples rappels à l’ordre et avertissements lancés par la Haica à leur encontre à plusieurs reprises dans le passé, sans résultat. L’autorité de régulation a même ordonné la fermeture de Nessma TV en avril 2019 et la décision a été appliquée, avant que la chaîne ne reprenne sa diffusion quelques jours après, sous la pression de l’opinion publique, sans pour autant régulariser sa situation.

D’où le doute qui plane sur la capacité de l’instance de régulation à faire appliquer cette fois encore ses décisions. Nouri Lajmi admet, dans une déclaration à Sputnik, que l’instance a échoué par le passé à fermer ces chaînes qui opèrent dans l’illégalité.

«Mais avec l’avènement d’un nouveau gouvernement, celui d’Elyès Fakhfakh, nous avons voulu remettre sur la table ce problème. En plus, nos derniers entretiens avec le ministre de la Lutte contre la corruption, Mohamed Abbou, et celui des Droits de l’Homme et des Relations avec les instances constitutionnelles, Ayachi Hammami, ont montré la volonté des autorités de mettre fin à la situation d’irrégularité dans laquelle se trouvent ces chaînes», explique-t-il.

L’autre élément qui a encouragé la Haica à relancer la procédure de fermeture est la mobilisation des autorités locales à Sfax en juin dernier pour confisquer le matériel de la radio Al Quran Al Karim afin de l’empêcher de diffuser. Cette radio pirate émettait jusqu’alors à partir d’un poteau d’émission installé illégalement dans une ferme à Mornag (banlieue sud de Tunis) et couvrait le Grand Tunis.

Son propriétaire, l’actuel député du parti Arrahma Saïd Jaziri qui a toujours utilisé ce média pour des motifs de propagande politique, a voulu étendre son champ d’émission à Sfax, deuxième ville de Tunisie. «Il a profité de la période du confinement pour installer [dans la région de Sfax] un nouveau poteau d’émission, sans l’accord préalable ni de la Haica, ni de l’Office national de télédiffusion», avait précisé le gouverneur Anis Oueslati à des médias locaux, comme le rapporte le journal La Presse. C’est lui-même qui avait donné ses ordres pour la confiscation du matériel.

«Le contexte politique actuel est délicat et l’on n’est même pas certain que ce gouvernement reste en place. Nous avançons sur un terrain glissant, en espérant pouvoir appliquer la loi. Nous sommes face une vraie guerre entre les partisans de l’état de droit et ceux qui ne le respectent pas. Et c’est tout le modèle démocratique tunisien qui en fait les frais», précise toutefois Nouri Lajmi.

Les doutes du président de l’instance de régulation ont plusieurs origines. Tout d’abord, le chef du gouvernement a reçu plusieurs appels à démissionner après son implication présumée dans une «affaire de conflit d’intérêts».

Par ailleurs, la Haica a connu des antécédents malheureux chaque fois qu’elle a voulu mettre fin à une situation d’irrégularité dans le champ audiovisuel. En juillet 2015, par exemple, l’instance de régulation avait saisi les équipements de Zitouna TV, mais cela n’a pas empêché la chaîne de continuer à diffuser. Les responsables avaient rouvert les locaux, en infraction flagrante avec la loi, et avaient repris la diffusion à partir d’Amman en Jordanie. Nouri Lajmi avait évoqué «un soutien politique ayant empêché l’application de la loi». Même chose en janvier 2017, quand la Haica avait saisi les équipements de la radio Al Quran Al Karim avant que son propriétaire n’ait recours à la justice pour récupérer son matériel. Le tribunal de première instance de Tunis avait alors jugé «illégale» la perquisition des locaux par la Haica.

Cherchez le politique

Pour Abdelkrim Hizaoui, professeur à l’Institut de presse et des sciences de l’information (IPSI) et expert des médias, l’explication est politique:

«Le maintien de ces chaînes en situation d’irrégularité est une affaire essentiellement politique. Car il y a des parties prenantes dans la scène politique qui utilisent ces médias pour servir des intérêts partisans et électoraux. Elles font donc tout pour les défendre et contrecarrer toute mesure visant à les fermer.»

Abdelkrim Hizaoui donne l’exemple du parti Ennahda, d’obédience islamiste, qui appuie Zitouna TV, fondée par un de ses cadres. Récemment, cette formation semblait aussi soutenir la chaîne Nessma, dont Nabil Karoui, président du parti Qalb Tounes et l’allié d’Ennahda au Parlement, est l’un des actionnaires.

En effet, Rached Ghannouchi –chef d’Ennahda et président du Parlement– a choisi cette chaîne pour y donner une longue interview le 8 juin 2020. «Comment le représentant par excellence du pouvoir législatif peut-il choisir d’intervenir sur une chaîne illégale? s’interroge Hizaoui. Cela renvoie un message clair à la Haica: Nessma est désormais sous la protection d’Ennahda.»

En outre, si le gouvernement Fakfhakh décidait de soutenir la Haica dans l’application de sa décision de fermeture des trois chaînes, ce geste pourrait être interprété comme des représailles, redoute Abdelkrim Hizaoui.

«Il y a un grand risque que cette action soit considérée comme un règlement de comptes contre ses adversaires politiques, comme c’était le cas avec le gouvernement de Youssef Chahed quand il a ordonné la fermeture des locaux de Nessma en avril 2019. À l’époque, on avait interprété cela comme une volonté de celui-ci d’écarter son principal futur concurrent durant les élections de 2019, à savoir Nabil Karoui qui utilisait la chaîne pour sa propre propagande.»

Ce même Nabil Karoui dirige un parti de l’opposition qu’Ennahda voudrait inclure dans la coalition gouvernementale, alors qu’Elyès Fakhfakh est contre. Autant dire que la dernière tentative de la Haica est mort-née?

Lire aussi:

Rouen: sept policiers hors service agressés par une vingtaine de jeunes individus
L’UE ne reconnaît pas les résultats de la présidentielle en Biélorussie
Maroc: ce mal criminel attaque les enfants dans un silence de plomb
Tags:
Ennahda, Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), Tunisie
Règles de conduiteDiscussion
Commenter via SputnikCommenter via Facebook