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L’étau semble se resserrer autour d’Elyès Fakhfakh, le chef du gouvernement tunisien. Son implication présumée dans une affaire de conflit d’intérêts le fragilise face à ses détracteurs alors que des appels fusent pour l’inciter à démissionner.

Depuis la révélation, à la mi-juin, d’une affaire de conflit d’intérêts présumé visant Elyès Fakfhakh, la position du chef du gouvernement tunisien devient de plus en plus délicate.

Actionnaire dans des sociétés qui ont remporté des marchés publics, l’homme fait face à trois enquêtes ouvertes contre lui: judiciaire, administrative et parlementaire. Cette dernière a été lancée à l’initiative de deux partis d’opposition –Qalb Tounes et la Coalition Al Karama– qui ont appelé publiquement à sa démission dans ce qui a été baptisé depuis lors le «Fakhfakh Gate».

En revanche, la position d’Ennahda est moins évidente à appréhender. Le mouvement d’obédience islamiste, qui s’était montré, dans un premier temps conciliant en annonçant sa volonté de continuer d’appuyer Elyès Fakhfakh, a changé son fusil d’épaule et lui conseille maintenant de démissionner.

Ce parti majoritaire au sein de l’assemblée parlementaire avait pourtant promis de ne pas se prononcer sur l’avenir du chef du gouvernement avant la remise par une commission d’enquête administrative de son rapport sur l’affaire. Mais lors de la dernière réunion de son bureau exécutif, début juillet, Ennahda a finalement indiqué que «compte tenu des évolutions du dossier de conflit d’intérêts qui a entaché l’image de la coalition gouvernementale, le parti se trouve dans l’obligation de revoir sa position au sujet du gouvernement et de la coalition qui le compose».

Pour la députée d’Ennahda Jamila Ksiksi, interrogée par Sputnik, l’affaire a pris une telle ampleur au niveau de l’opinion publique que «le parti a souhaité mettre fin à ce débat interminable».

«En tant que parti politique, nous avons aussi notre propre évaluation de la situation générale dans le pays et nous ne sommes pas obligés d’attendre les résultats de l’enquête administrative ou de l’enquête judiciaire. Il est impératif pour nous d’avoir une vision claire sur l’avenir de ce gouvernement», souligne-t-elle.        

Mais comment Ennahda envisage-t-elle cet avenir, justement? La députée dit qu’il est fort probable que «le pays entre dans un processus de constitution d’un nouveau gouvernement, avec une composition différente. Reste que cette décision n’incombe pas seulement à Ennahda, mais aussi aux autres partenaires au pouvoir».

Ennahda veut-il la peau de Fakhfakh?

Il se trouve que le parti islamiste ne cesse de faire pression pour l’élargissement de la coalition gouvernementale afin d’inclure le parti d’opposition Qalb Tounes, son allié au Parlement. Chose que refuse catégoriquement Elyès Fakhfakah. Beaucoup d’observateurs de la scène politique tunisienne estiment que cette affaire est un moyen de contraindre le chef du gouvernement à accepter l’extension de l’équipe au pouvoir.

Mais cela ne semble pas fonctionner. Elyès Fakhfakah a d’ailleurs appelé Ennahda, le 2 juillet, dans une interview donnée au site d’information Nawaat, «à préserver l’actuelle coalition gouvernementale» en refusant d’élargir le gouvernement.

Et cette position semble avoir sonné le glas pour son avenir en tant que chef de l’exécutif, d’après l’analyste politique Adnane Belhajamor, approché par Sputnik.

«Je crois que le projet d’Ennahda pour Elyès Fakhfakh est arrivé à maturation, c’est-à-dire que le temps est venu, selon ce parti, de l’éjecter et de refaire la coalition gouvernementale. Il ne faut pas oublier qu’Elyès Fakhfakh n’était pas le candidat d’Ennahda au poste de chef de l’exécutif, mais plutôt celui du Président de la République Kaïs Saïed. Avec cette affaire de conflit d’intérêts, il lui a donné le prétexte parfait pour l’évincer», estime Adnane Belhajamor.

Le candidat d’Ennahda au poste du chef du gouvernement était Habib Jemli, dont le cabinet proposé n’a pas eu le vote de confiance du Parlement le 10 janvier 2020. Cela a permis alors au Président Saïed de recommander Elyès Fakhfakh, conformément à la Constitution.

C’est d’ailleurs vers le Palais présidentiel de Carthage que se tournent les regards, alors que le chef de l’État ne s’est toujours pas exprimé sur cette affaire. Tout juste a-t-il multiplié les entrevues avec Elyès Fakhfakh, Rached Ghannouchi –chef d’Ennahda et président du Parlement– et Noureddine Tabboubi –le secrétaire général de la puissante centrale syndicale UGTT. Rien n’a filtré sur sa décision de lâcher son chef du gouvernement.

«Le Président de la République ne devrait pas être satisfait de la situation dans laquelle se trouve Elyès Fakhfakh et il pourrait très bien lui demander de présenter sa démission. Dans ce cas, un rapprochement pourrait se faire entre Kaïs Saïed et Ennahda pour se mettre d’accord sur le choix d’un nouveau chef du gouvernement qui serait accepté par les deux parties», suggère Adnane Belhajamor.

L’article 98 de la Constitution donne la possibilité au Président de la République, en cas de démission du chef de l’exécutif, de charger une autre personnalité de former le gouvernement. Dans tous les cas, il faudrait que l’arithmétique parlementaire confirme ce choix.

L’autre solution envisageable pour sortir de la situation actuelle est la présentation, par le chef de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et d’un tiers au moins de ses membres, d’une motion de censure contre le gouvernement. Mais le retrait de confiance nécessite une majorité absolue, comme le précise l’article 97 de la Constitution. Un seuil que pourraient atteindre les groupes parlementaires des partis qui se sont déjà exprimés pour la démission du chef de l’exécutif.

Encore faut-il que les députés puissent présenter un candidat à la présidence du gouvernement en même temps qu’ils retirent leur confiance à Elyès Fakhfakh, une condition expressément posée par la Constitution. Or, si le départ de celui-ci peut susciter une certaine adhésion, l’identité de son remplaçant éventuel, elle, est une autre affaire.

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Tags:
coalition, parlement, Ennahda, Tunisie
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