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Le Covid-19 semble être le sujet fétiche de la cheffe de file de la gauche marocaine, Nabila Mounib. Depuis le début de la pandémie dans le royaume à la mi-mars, la leader de la Fédération de la gauche démocratique tient des propos «conspirationnistes» sur le virus. Ses déclarations choquent même certains des siens. Analyse.

Virus fabriqué dans un laboratoire, vaccins qui crétinisent et troisième guerre mondiale en cours… Ces assertions sortent de la bouche de Nabila Mounib comme des évidences. Dans une interview que la responsable politique marocaine a accordée récemment au site d’information marocain Febrayer.com, Mounib revendique, sans sourciller, les plus étonnantes théories du complot en parlant du nouveau coronavirus.

Enfilant sa casquette de professeure en biologie ou plutôt, pour mieux faire valoir sa casquette politique, elle livre en ces termes son diagnostic sur les origines de la pandémie:

«Nous ignorons si ce virus est le résultat d’une mutation naturelle ou d’une manipulation génétique en laboratoire. C’est connu, il y a 25 laboratoires internationaux qui font ce type d’expériences. Il y a même un prix Nobel qui a fait le séquençage du Covid-19 et qui a trouvé un brin du virus du sida (VIH). Mais pour le moment, nous ne savons pas de quel laboratoire exactement serait sorti le virus. Certains affirment qu’il provient de France car ce pays a financé un laboratoire à Wuhan. Rien ne nous empêche donc, nous autres Marocains, de nous interroger sur les origines du nouveau coronavirus.»

Le «prix Nobel» de médecine que cite, sans le nommer, la dirigeante de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) est Luc Montagnier. Ce virologue est devenu coutumier des polémiques dernièrement et est très décrié dans le monde scientifique pour certaines de ses prises de position.

En 2017, pas moins de 100 académiciens de médecine l’avaient publiquement désavoué à cause de ses multiples propos controversés. Ils ont par ailleurs demandé des sanctions de la part de l’Ordre des médecins. «Nous, académiciens des sciences et/ou académiciens de médecine, ne pouvons accepter d’un de nos confrères qu’il utilise son prix Nobel pour diffuser, hors du champ de ses compétences, des messages dangereux pour la santé, au mépris de l’éthique qui doit présider à la science et à la médecine», avaient-ils protesté.

D’ailleurs, l’hypothèse avancée par le docteur Montagnier sur l’origine du nouveau coronavirus est vite tombée à l’eau car massivement démentie par la communauté scientifique.

En tentant d’étayer ses propos, la dirigeante de la Fédération de la gauche démocratique (FGD) a multiplié les affirmations approximatives:

«Il y a des experts, des médecins qui sont des lanceurs d’alerte et qui préviennent le monde entier du nouvel ordre mondial.»

Sans donner de réels arguments scientifiques pour appuyer ses thèses, Nabila Mounib s’est aussi attaquée aux vaccins. «Tout le monde met en garde contre les vaccins», a-t-elle lancé au micro du site Febrayer.com.

«Dans plusieurs vaccins déjà testés sur les humains, on trouve des nano-éléments composés de plomb et de métaux lourds qui sont attachés au virus. Une fois le vaccin injecté dans l’organisme, ceux-ci se propagent dans le corps puis pénètrent le cerveau. Cela transforme les gens en crétins ou provoque des paralysies ainsi que d’autres maladies.» Dans quel but? «C’est la guerre!», répond avec assurance Mounib.

«Aujourd’hui, nous sommes en pleine Quatrième Guerre mondiale (…) Une guerre froide qui oppose les États-Unis et la Chine, mais aussi la Russie et l’Inde. Nous avons entendu les déclarations de certains chefs des Gafam [Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, Ndlr] qui ont reconnu une surpopulation mondiale. Et comment la réduire? Non pas avec des médicaments stérilisants, mais avec des guerres directes ou des guerres biologiques», conclut-elle.

Loin de convaincre, la figure de proue du gauchisme au Maroc s’est attiré la foudre des internautes. Sur les réseaux sociaux, nombreux sont ses détracteurs qui se disent scandalisés par ses propos «complotistes». Surtout que ce n’est pas la première fois qu’elle s’accroche à ces théories en parlant du virus.

​Fin février 2020, une autre déclaration, dans la même veine, lui avait valu de nombreuses railleries, même au sein de son propre parti. Intervenant lors d’une conférence à l’Institut de formation journalistique de Casablanca (IFJ), Nabila Mounib avait là aussi versé dans le conspirationnisme. Elle avait notamment assuré, face à des étudiants, que le SARS-CoV-2 serait un «virus fabriqué dans le cadre d’un complot».

Son camarade, Omar Balafrej, député du Front de la gauche démocratique (FGD), avait alors réagi indirectement. Le jeune trublion avait saisi, par écrit, le chef du gouvernement Saâd Eddine El Othmani. Il l’avait appelé à lutter contre les «fausses thèses qui ne sont pas basées sur des faits scientifiques, mais sur des théories du complot». Une pique lancée en direction de sa cheffe. Les tensions entre les deux camarades s’étaient alors avivées, selon plusieurs médias du pays.

«Ces assertions mythiques avec leurs interprétations populistes trompent l'opinion publique. Elles menacent même parfois la sécurité des citoyens. De telles allégations contribuent à perpétuer une vision pessimiste de l’avenir, et cela affecte la relation entre la société et les institutions scientifiques», avait martelé le parlementaire.

Contactée par Sputnik, la principale concernée persiste et signe. «Ce n’est pas une question d’être partisan ou non d’une quelconque idée conspirationniste. Il faut garder l’esprit ouvert et voir un peu ce qui se passe dans ce monde. Aujourd’hui, personne n’a de réponse sur l’origine de ce mal qui nous tombe dessus. Et moi, je suis comme tout le monde, je fais partie des gens qui veulent comprendre ce qui se passe, non pas de ceux qui se cloîtrent uniquement dans la peur. J’ai envie de savoir d’où vient ce virus, comment on peut s’en prémunir en tant que peuple, en tant que nation», se défend Nabila Mounib.

Du reste, commentant la vive polémique suscitée par ses déclarations sur le Covid-19, elle les juge normales.

«Les gens sont à l’aise dans leurs croyances, quand vous arrivez avec d’autres idées ou questions, vous les sortez de leur zone de confort. Leur réaction est alors, généralement, le rejet. Mais ça les regarde. Moi, je suis pour la liberté d’expression, je ne fais qu’alerter les gens. C’est tout», ajoute-t-elle.

Sur les «rumeurs de tensions» au sein de son parti, Mounib est catégorique: «Il n’y a rien de tel.» Ce n’est pourtant pas l’impression que donnent d’autres membres de son mouvement que Spuntik a contactés. Ils préfèrent ne pas s'afficher, choisissant de «rester loin de cette polémique». Leur silence est parlant.

Commentant les prises de position de Nabila Mounib, qui sont couvertes par le silence de ses camarades, Mohamed Zineddine ne cache pas son inquiétude. En réponse aux questions de Sputnik, ce politologue et professeur de droit constitutionnel à l’Université Hassan II de Casablanca juge les propos de la leader de la FGD et secrétaire générale du PSU «dangereux».

«Ce qui est grave, c’est que ce n’est pas la première fois que madame Mounib tient des propos complotistes sur le virus. Et à chaque fois, elle ne présente pas de preuves scientifiques tangibles, vérifiées, pour appuyer ses dires. C’est regrettable venant d’une femme scientifique, comme elle se revendique, mais surtout d’une cheffe de parti. Du fait de sa position dans l’espace politique, elle a une responsabilité envers les citoyens. Celle de sensibiliser et non pas de répandre des infox. Ce devoir fait d’ailleurs partie de ses missions prévues par l'article 7 de la Constitution», rappelle le politologue marocain.

Pour lui, les seuls rôles que devrait jouer chaque femme et homme politique marocains en ces temps critiques de montée en flèche des contaminations sont la sensibilisation, la responsabilisation et l’encadrement. «Jouer les lanceurs d’alerte alors que la situation du Covid-19 s’aggrave de jour en jour dans le pays est tout simplement irresponsable. Déjà qu’au sein de la société marocaine, le courant complotiste parvient à mobiliser du monde en ces temps de pandémie –et c’est l’une des causes de l’aggravation de la crise sanitaire –, si même les politiques s’en mêlent, les conséquences peuvent être désastreuses», prévient le politologue.

Comment réagira Nabila Mounib à ce rappel à la raison? Les prochains jours le diront.

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Covid-19, coronavirus SARS-CoV-2, théories du complot, gauche, Maroc
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