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En annonçant son intention de démissionner de son poste de Président du Conseil présidentiel du gouvernement d'union nationale, Fayez el-Sarraj risque de provoquer une nouvelle phase de transition en Libye. Il met fin à sa mission sans avoir réussi à engager une recomposition démocratique de la légitimité des institutions par la voie des urnes.

Le Président du Conseil présidentiel du gouvernement libyen d'union nationale et Premier ministre du Gouvernement d'entente nationale (GNA), dont le siège est à Tripoli, a décidé de jeter l’éponge. Fayez el-Sarraj a annoncé sa démission dans une intervention télévisée mercredi 16 septembre 2020.

Pour le docteur Rafâa Tabib, maître de conférences en géopolitique et relations internationales à l’université de la Manouba (Tunis), cette annonce est à prendre au sérieux même si c’est «une démission conditionnée, explique-t-il à Sputnik. Une habile manipulation vidéo a occulté une partie importante de son intervention puisqu’il a clairement dit qu’il ne transmettrait le pouvoir, avant la fin du mois d’octobre, qu’à un Conseil présidentiel dûment composé». Donc si les membres de cette instance ne sont pas désignés et installés, il restera à son poste.

Rafâa Tabib précise également que les observateurs s’attendaient à ce que Fayez el-Sarraj annonce une date pour la tenue d’élections. Ce qui n’a pas été le cas.

«En l’absence de scrutin, il ouvre la voie à une nouvelle période de transition sans recomposition démocratique de la légitimité des institutions. C’est le point noir de cette solution qu’il propose. La communauté internationale doit peser de tout son poids pour imposer une élection, sinon la Libye repartira pour un accord Skhirat II qui va mener le pays vers une nouvelle période de transition avec des conflits larvés», indique le professeur.

Crises internes

Les raisons qui ont conduit Fayez el-Sarraj à prendre cette décision restent encore très floues.

Assia Bakir, diplômée en relations euro-méditerranéennes, monde maghrébin (Université Paris 8), précise à Sputnik que des tensions au sein même du GNA ont commencé à s’exacerber dès la fin de l’offensive du maréchal Khalifa Haftar contre Tripoli (avril 2019-juin 2020). Le cessez-le-feu décrété entre les autorités rivales de Tripoli et de Benghazi, en juin 2020, a ravivé des crises internes.

«Il y a un problème d’équilibre entre les différentes factions au sein du GNA. Pendant l’offensive de Haftar contre Tripoli, elles étaient unies dans le sens où toutes les parties avaient mis de côté leurs différends pour se concentrer sur l’assaillant. Mais en réalité, la revendication est la même pour tous les acteurs: c’est la prise du pouvoir», assure-t-elle.

Assia Bakir estime cependant que Fayez el-Sarraj a réussi à s’épargner les pressions en provenance des régions contrôlées par le GNA grâce aux alliances qu’il a pu tisser avec les notables de certaines villes. Se basant sur les déclarations d’une source politique libyenne, elle affirme que «Fayez el-Sarraj a réussi à acheter les soutiens de notables de Misrata et d’Al-Zawiya en leur accordant des portefeuilles ministériels de souveraineté. Il s’agit notamment du ministère de la Défense, de l'état-major de l'armée et du ministère de l'Intérieur. C’est ce qui a permis de maintenir un relatif équilibre tribal dans la région de l’ouest».

L’annonce du départ d’el-Sarraj serait donc la conjonction d’événements et de pressions internes et externes. «Le GNA se targue d’avoir une légitimité internationale mais il ne faut pas oublier qu’il n’a jamais eu la légitimité nationale et que la Libye est toujours scindée en trois parties», tient à rappeler Assia Bakir.

Tensions sociales

La réaction des populations, qui sont fortement affectées par les conflits et la crise économique, est désormais un élément important à prendre en considération dans l’ensemble des territoires du pays. Ce sont les tensions sociales qui ont conduit à la démission du chef du gouvernement de Tobrouk, Abdallah Al Thani, le 13 septembre. C’est également la réaction violente de milices, qui ont assassiné des manifestants pacifiques à Tripoli, qui a provoqué un conflit ouvert entre le ministre de l'Intérieur Fathi Bachagha et Fayez el-Sarraj.

«De grandes manifestations ont eu lieu à Tripoli pour dénoncer l’absence d’accès à l’eau et à l’électricité. Les Libyens ne pouvaient pas non plus se servir de leurs comptes bancaires. Cela  au moment où les mercenaires syriens enrôlés par la Turquie montraient de façon ostentatoire les liasses de dollars qu’ils venaient de percevoir du GNA alors que ce même gouvernement avait déclaré quelques jours auparavant qu’il n’y avait pas assez de liquidités dans les banques. C’est ce qui explique la colère de la population», souligne le docteur Rafâa Tabib.

Selon le géopoliticien tunisien, l’Europe, les États-Unis et la Russie ont commencé à craindre «un effondrement dramatique de la situation à Tripoli et surtout la menace de la prise en main du pouvoir par des milices ou des lobbies qui seraient moins coopératifs que Fayez el-Sarraj». D’ailleurs, la situation sécuritaire marquée par la présence d’organisations terroristes et de mercenaires étrangers, le trafic d’armement et les enjeux énergétiques sont autant de questions qui sont au centre des rounds de négociations interlibyens qui se déroulent actuellement au Caire, à Genève et à Bouznika au Maroc.

Enjeux énergétiques

Un contexte qui se caractérise par des crises et des tensions imbriquées qui ont conduit à l’annonce de la démission du Président du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale et d’une reconfiguration politique. Sur le plan énergétique, la situation est également très complexe, fait remarquer Assia Bakir.

«L’élément pétrole est central dans cette crise libyenne, avec le blocage du croissant pétrolier, depuis le 17 janvier dernier, ainsi que les pertes subies par la National Oil Corporation (NOC). Ce vendredi 18 septembre est le 245e jour de blocage des infrastructures de la NOC, dont les pertes financières frôlent les 10 milliards de dollars.»

Une situation qui a fait réagir les États-Unis «qui font pression pour que l’est et l’ouest s’entendent pour régler au plus vite la question des hydrocarbures». L’absence sur le marché international du pétrole libyen dérange également les Européens, notamment les Allemands.

Sergueï Lavrov (photo d'archives)
© Sputnik . Le service de presse du ministère russe des Affaires étrangères
«Le Covid a permis une sorte de gel de la production pétrolière en Libye car il n’y avait pas de grande activité économique. Mais maintenant, il y a une reprise en Europe, notamment en Allemagne qui est le second importateur de brut libyen. Cela est dû à la qualité spécifique de ce pétrole utilisé dans le tissu industriel allemand et également à l’approche de l’hiver. Il y a donc une nécessité impérieuse pour l’Europe pour débloquer la situation en Libye», affirme le docteur Rafâa Tabib.

Alger et Tunis out

Le professeur de l’université de la Manouba constate cependant l’absence de la Tunisie et de l’Algérie, deux pays frontaliers de la Libye, en cette période de forte activité. Il prend pour exemple les déclarations du ministre russe des Affaires étrangères qui a indiqué, dans une interview accordée à Sputnik diffusée le 18 septembre, que la Russie est en pourparlers au sujet de la Libye avec l’Europe, l’Égypte, la Turquie et le Maroc.

«Cela signifie que durant les cinq dernières semaines, l’Algérie et la Tunisie n’ont pas joué le rôle qui leur est dévolu dans le dossier libyen. Les Algériens, qui voulaient créer un consortium afro-maghrébin pour une solution politique en Libye, ont été dépassés par les faits. C’est le Maroc qui a finalement récupéré le dossier libyen. Le gouvernement algérien doit relancer les pourparlers de la société civile libyenne, plus connus sous le nom de la plateforme d’Alger. L’Algérie doit reprendre les rênes, d’autant que les Libyens ont davantage confiance dans la plateforme d’Alger qu’en d’autres formes d’accords», conclut Rafâa Tabib. 

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gouvernement d'union nationale en Libye, pétrole, Algérie, Fayez el-Sarraj, Libye
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