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Un chercheur en théologie est poursuivi devant la chambre correctionnelle du tribunal d’Alger pour atteinte aux préceptes de l’islam. La plainte a été déposée par un universitaire affichant clairement sa tendance islamiste. Qualifiée de procès d’inquisition par la défense, cette affaire semble être entachée de vices de procédure.

En Algérie, il est aujourd’hui possible de se retrouver devant un tribunal pour ses idées. Saïd Djabelkhir, chercheur en théologie et spécialiste en jurisprudence de la charia islamique, en a fait l’amère expérience. Il est poursuivi devant la chambre correctionnelle du tribunal de Sidi M’Hamed, à Alger, suite à une plainte déposée par Bachir Bouyedjra Aberrezak un spécialiste en sécurité numérique et enseignant à l’université de Sidi Bel-Abbès, située à 450 kilomètres à l’ouest d’Alger.

La plainte porte sur trois posts publiés par Saïd Djabelkhir sur son compte Facebook en janvier 2020 et dans lesquels il a donné son avis sur des questions aussi diverses que les contes mystiques en islam, l’origine païenne du pèlerinage à La Mecque ou encore l’authenticité de certains hadiths (recueil des actes et paroles) attribués au prophète Mahomet.

Vices de procédure

Membre fondateur du Cercle des lumières pour la pensée libre, un espace de débat et de réflexion progressiste qui traite des questions de fond dans la société algérienne, Saïd Djabelkhir n’a pris connaissance des poursuites engagées qu'à travers les réseaux sociaux, et ce plusieurs mois après le dépôt de la plainte par Bachir Bouyedjra Abderrezak.

Bachir Bouyedjra Abderrezak présente dans cette vidéo les raisons de la plainte déposée contre le chercheur en théologie Saïd Djabelkhir.

La procédure a été engagée sur la base de l’article 144 bis 2. du code pénal qui punit de trois à cinq ans de prison «quiconque offense le prophète (paix et salut soient sur lui) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen».

Mais cet article précise clairement que l’action doit être engagée par le ministère public, ce qui n’a pas été le cas dans cette affaire. De plus, Saïd Djabelkhir n’a pas été auditionné par un juge d’instruction, ont relevé ses avocats.

Début février, l'annonce de la plainte a donné lieu à une campagne de solidarité avec le chercheur en théologie. Très médiatisé, Saïd Djabelkhir avait été plusieurs fois menacé de mort pour ses déclarations mais c’est la première fois qu’un universitaire est poursuivi en Algérie pour s'être exprimé sur son propre domaine de compétence.

Après avoir été reportée une première fois le 25 février 2020, l’audience s’est tenue jeudi 1er avril au tribunal de Sidi M’Hamed. Bachir Bouyedjra Aberrezak s’est présenté avec un collectif de sept avocats et un groupe d’individus connus pour être des islamistes extrémistes de la capitale. Contactée par Sputnik, Me Aouicha Bekhti, membre du collectif de la défense, n’a pas hésité à qualifier cette affaire de «procès de la pensée et de tribunal d’inquisition».

«Les déclarations de Djabelkhir entrent dans le cadre d’un débat d’idées qui n’a pas sa place dans un tribunal. Le plaignant devait répondre au chercheur en théologie par des arguments, en dehors du cadre judiciaire. C’est un grave recul de la justice. Le plus terrible a été d’entendre le discours des avocats du plaignant. Ils se sont comportés comme des prédicateurs. Ils n’ont cessé de répéter que notre client avait porté atteinte aux croyances de 44 millions d’Algériens. Ils ont agi comme s’ils avaient été délégués par toute la population algérienne. La teneur de leurs propos n’avait rien de juridique», souligne l’avocate.

Niveau primaire

Le débat devant la cour a débordé sur la place de la femme dans la société algérienne. Me Aouicha Bekhti précise qu’un des avocats du plaignant a même pris l’exemple du livre d’école de 4e année de primaire disant, en substance, que la place de la mère doit être dans la maison.

«Le pire c’est que cet avocat avait oublié que cette audience était présidée par une femme», relève l'avocate.

De son côté, le plaignant a affirmé avoir «été choqué par les posts Facebook de Saïd Djabelkhir, d’où sa décision de saisir la justice». Le verdict dans cette affaire sera rendu le 22 avril. Me Aouicha Bakhti se dit optimiste, car le réquisitoire du procureur a simplement consisté à demander «l’application de la loi», ce qui pourrait préjuger d'une issue favorable.

«Nous verrons le 22 avril si les autorités encouragent ou pas la liberté de pensée. Si Saïd Djabelkhir est condamné à une peine avec sursis ou à une amende, cela risque d’encourager la tenue d’autres procès contre la pensée», affirme l’avocate.

L’ambiance était particulièrement tendue à la sortie du tribunal de Sidi M’Hamed. Saïd Djabelkhir, ses avocats et les personnes qui l’accompagnaient ont été insultés, traités de «soufaha» (incapables, faibles d’esprits) par les individus qui escortaient Bachir Bouyedjra Aberrezak. Certains ont proféré de graves menaces contre Saïd Djabelkhir qui était interviewé par des journalistes.

 

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Tags:
islamisme, Hirak, Algérie
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