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Le Premier ministre irakien s’est rendu en Arabie saoudite. À cette occasion, Riyad a annoncé qu’il allait investir massivement dans tous les pans de l’économie irakienne. Un moyen pour le royaume de freiner l’influence grandissante des milices iraniennes dans le pays, estime David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’IRIS et à l’IFAS.

L’Irak chercherait-il à rompre sa dépendance à l’égard de l’Iran?

Moustafa el-Kazimi, Premier ministre irakien, s’est rendu à Riyad le 31 mars dernier. Il s’est entretenu avec Mohammed ben Salmane dans le palais d’Al Yamamah: une rencontre cordiale, car bien que l’un soit chiite et l’autre sunnite, les deux dirigeants s’apprécient mutuellement. À la suite de ces échanges, le Premier ministre irakien a déclaré: «les relations avec l’Arabie saoudite se sont accélérées dans une direction positive», avant d’ajouter «nous avons réussi à surmonter de nombreux défis qui faisaient obstacle au progrès de notre relation.»

Dans une situation économique désastreuse, l’Irak a besoin de consolider ses relations avec différents partenaires régionaux. Le pays est en effet confronté à une crise sanitaire, fiscale, économique, mais également sécuritaire. D’où l’importance de ce déplacement en Arabie saoudite, estime David Rigoulet-Roze, chercheur à l’IFAS (Institut Français d’Analyse Stratégique) et chercheur associé à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques).

«Le voyage du Premier ministre et de sa délégation n’est pas anodin, et cela ne sied pas vraiment à Téhéran. Ce déplacement confirme que les relations sont renouées avec l’Arabie saoudite et ça pose un problème évident pour le voisin iranien», souligne au micro de Sputnik celui qui est aussi rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.

En effet, David Rigoulet-Roze confirme que le Premier ministre irakien s’est rendu à Riyad escorté des ministres «des Affaires étrangères, des Finances, de l’Intérieur, du Pétrole, de l’Agriculture et du Logement.» La compostions de cette pléthorique délégation indique que ce déplacement répond pour l’Irak à un impératif d’ordre économique.

Riyad va investir 3 milliards de dollars en Irak

Dans cette optique, les deux pays ont récemment rouvert leur principal poste-frontière, à Arar, en novembre dernier. Une réouverture qui est bien plus que symbolique selon David Rigoulet-Roze. Celui-ci explique que l’Arabie saoudite avait financé la reconstruction poste frontière, à hauteur de 75 millions de dollars:

«Il s’agit de favoriser le développement économique, commercial et d’investir à travers une plate-forme de 1,6 million m2 du côté irakien, comprenant une zone logistique susceptible de servir de passerelle économique et commerciale entre les deux pays.»

Depuis la première guerre du Golfe en 1991, la frontière entre les deux pays était fermée. Elle avait partiellement été rouverte en 2017 pour faciliter le transit des pèlerins irakiens à destination des villes saintes de la Mecque et de Médine. Or, aujourd’hui, les deux pays entendent dynamiser les échanges commerciaux et cette réouverture avait été l’occasion de jeter les bases d’une coopération économique d’ampleur: «les investissements saoudiens visent des projets agroalimentaires dans les provinces sunnites d’An Anbar et d’Al Muthanna. De nombreux MOU [Memoraundum of Understanding, protocoles d’accord, ndlr] ont été signés à cette occasion», souligne David Rigoulet-Roze.

En plus d’Arar, les deux pays ont l’intention de rouvrir un second point de passage: celui de Al Jemayma, situé au sud du pays, qui «pourrait créer une autre porte d’entrée aux importations, dont la majorité transite via la frontière avec l’Iran, deuxième fournisseur de l’Irak», souligne le chercheur associé de l’IRIS.

Bagdad dépend à 97% de ses revenus pétroliers

Le déplacement de Moustafa el-Kazimi s’inscrit donc dans cette optique. Si Bagdad manque de moyens pour réaliser sa reconstruction, le royaume wahhabite peut jouer de sa manne pétrolière pour aider son voisin:

«L’Arabie saoudite a prévu d’augmenter ses investissements en Irak de près de trois milliards de dollars, dans un panel de quelque 6.000 projets», précise le rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques.

Cet investissement saoudien est multisectoriel: preuve de son intérêt croissant pour l’Irak, Riyad prévoit de financer des projets dans l’agroalimentaire, dans l’électricité, ainsi que dans les infrastructures. S’il ne se limite pas au secteur des hydrocarbures, celui-ci reste le cœur de l’économie irakienne. Les infrastructures pétrolières sont endommagées, si ce n’est détruites, par 40 années de conflit, alors que Bagdad dépend de 97% des revenus pétroliers pour financer son budget d’État. Le pays est donc dans une dépendance totale aux hydrocarbures.

«Riyad serait prêt à investir dans le secteur pétrolier, plombé par un sous-investissement chronique et une vétusté des installations due à l’insécurité permanente, mais aussi à la corruption endémique, la rachwa [pot-de-vin, ndlr] qui a explosé ces dernières années. L’Arabie saoudite semblerait prête à investir dans des sites de gaz naturel comme à Akkas (province d'An-Anbar ouest du pays), Mansuriya (province de Diyala à l’Est), voire pour un hub gazier adossé à la zone pétrolière de Ratawi (province de Bassorah au Sud-Est)», révèle le chercheur de l’IFAS.

Cette série d’investissements saoudiens n’a pourtant pas que des finalités économiques. Sur fond de rivalités irano-saoudiennes, elle vise aussi à contenir l’influence iranienne en Irak. En effet, les puissantes milices chiites ont vu d’un mauvais œil ce déplacement en Arabie saoudite. Certaines d’entre elles ont même accusé le Premier ministre irakien de «pactiser avec Riyad au motif avéré qu’il serait l’ami de MBS», relève David Rigoulet-Roze.

L’omnipotence des milices chiites

Dans un Irak majoritairement chiite, les milices –également nommées Hachd el Chaabi (Unités de mobilisation populaire)– constituent la principale force du pays. Elles-mêmes divisées, elles agissent selon des logiques nationalistes et confessionnelles et sont parfois littéralement inféodées à Téhéran, à l’instar du Ketaeb Hezbollah ou du Asaïb Ahl al-Haq. Depuis l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani et de son lieutenant irakien Abou Mahdi el Mouhandes par un drone étasunien le 3 janvier 2020, les milices chiites se sont restructurées. Elles sont présentes dans les régions chiites du pays, à savoir le Sud, l’Est, ainsi qu’à Bagdad. «C’est là que réside toute la difficulté pour le gouvernement du Premier ministre Moustafa Al Kazimi», juge notre interlocuteur.

«Les milices avaient vocation, à terme, à être intégrées dans l’armée régulière. Mais ces milices ont cherché à conserver leur autonomie vis-à-vis du gouvernement avec leur propre mode de financement fondé sur des prélèvements et des taxations quasi institutionnalisées, qui parasitent le budget de l’État et son fonctionnement», estime le chercheur de l’IRIS.

Néanmoins, certaines d’entre elles ne répondent pas aux directives de Téhéran. En effet, plusieurs agissent selon la logique nationale voulue par l’Ayatollah Ali Sistani et suivent ses instructions. «Quatre d’entre elles, la Division de combat d’al-Abbas, la Brigade Ali al-Akbar, la Brigade Ansar al-Marjiya et la Brigade de l’imam Ali, se sont ouvertement dissociées des milices pro-iraniennes», précise David Rigoulet-Roze. Néanmoins, la dépendance économique de Bagdad vis-à-vis de l’Iran demeure importante.

«L’électricité et le gaz proviennent d’Iran. L’Iran cherche à sanctuariser son influence en Irak. C’est une sorte d’État tampon, de glacis pour la sécurité iranienne. Il est essentiel que l’Irak ne soit plus jamais une menace comme cela a pu être le cas avec Saddam Hussein. C’est la raison pour laquelle l’Irak ne doit pas avoir un État fort», juge l’enseignant en géopolitique.

En effet, résume-t-il, «la question de l’Irak est une question stratégique en tant que telle.» Même sous l’Administration Trump, il y a eu des exemptions sur les sanctions, prolongées immédiatement par Biden, pour permettre à l’Irak de s’approvisionner en électricité et en gaz. «Près de 30% de la consommation énergétique interne provient d’Iran», souligne le chercheur. Compte tenu de l’importance de l’Iran en Irak, le déplacement du Premier ministre irakien vise à équilibrer les rapports de forces:

«Ce voyage à Riyad est aussi là pour s’assurer que les Saoudiens pourraient devenir un partenaire important à même de rééquilibrer la position de l’Irak en cas d’un départ effectif des Américains» analyse le rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.

En effet, les États-Unis avaient annoncé en septembre dernier la réduction de leurs effectifs militaires, passant de 5.200 soldats à 3.000. Ils sont aujourd’hui présents dans la base d’Aïn el Assad, dans la province d’Al Anbar à l’ouest du pays, mais également dans le Kurdistan irakien.

«Il y a le choix sous-jacent de Moustafa al-Kazimi, certes chiite, de parvenir à une forme de rééquilibrage entre l’arabité et la confession. Depuis 2003, le tropisme irakien était largement devenu confessionnel au détriment de l’arabité», souligne David Rigoulet-Roze.

Jouer de l’appartenance arabe de la majorité de la population pour contrebalancer le fait que le chiisme domine le sunnisme dans le pays, ceci afin de pouvoir diversifier ses partenaires économiques, le Premier ministre irakien se livre à un véritable exercice de funambulisme:

«Sa marge de manœuvre semble limitée et la reconstruction du pays est hypothéquée par les tensions régionales», conclut le chercheur à l’IRIS.

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Iran, Irak, Arabie Saoudite
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