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L’Égypte prévoit d’acheminer du gaz vers le Liban via la Syrie et la Jordanie. Un accord qui n’aurait pas vu le jour sans l’aval de Washington, qui permettrait donc une brèche officieuse dans son système de sanctions afin de permettre la réalisation de ce projet. Cette coopération permet également le retour de Damas dans un sommet régional.

En pleine crise économique, le Liban se tourne vers les pays arabes.

Les ministres jordanien, égyptien, syrien et libanais de l’Énergie se sont entendus le 8 septembre, lors d’un sommet à Amman, pour acheminer du gaz égyptien vers le Liban via la Syrie et la Jordanie. Les partenaires arabes ont discuté des modalités et de la faisabilité du projet, plus que jamais vital pour l’avenir du pays du Cèdre. À l’arrêt, le Liban accumule en effet crises et les pénuries: plus d’essence dans les stations-service, plus d’électricité pour les hôpitaux, les magasins, les restaurants et les habitations. Le pays est littéralement au bord de l’implosion et cette coopération, qui n’est en réalité pas neuve, pourrait bien lui sauver la mise.

«Cet accord était en vigueur entre 2009 et 2011. Celui-ci avait été interrompu à cause de la guerre civile», explique François Bacha, fondateur du site libanews. «Pour ce qui est des quantités et des modalités, cela sera discuté par des comités techniques par la suite comme convenu ce mercredi à Amman lors d’une réunion des ministres de l’Énergie», estime-t-il au micro de Sputnik.

Actuellement, l’État libanais ne peut fournir que 800 mégawatts journaliers contre une demande quotidienne d’environ 3.000 mégawatts. «Cet accord devrait permettre de réactiver la centrale de Deir el Ammar et faire passer les deux ou trois heures d’électricité publiques à sept à huit heures, puisque cela va rajouter 450 mégawatts au réseau public», ajoute-t-il.

Les USA vont lever temporairement les sanctions contre la Syrie

Le ministre égyptien du Pétrole, Tarek El-Molla, a souligné qu’il était nécessaire de vérifier l’état des gazoducs. Pour les mêmes raisons, son homologue jordanien a évoqué un délai de trois semaines avant la mise en place de l’accord. Un délai optimiste: au cours du conflit syrien, les infrastructures du pays ont été grandement endommagées. Compte tenu des dégâts, les travaux pourraient durer plusieurs mois.

Washington serait l’entremetteur de ce projet régional:

«Il y a un bras de fer indéniable entre les États-Unis et l’Iran, ce plan existait depuis longtemps et le déclic pour ressortir celui-ci des tiroirs a été l’annonce par le Hezbollah de l’importation de fioul iranien», résume l’analyste politique libanais.

Comme par enchantement, au lendemain de l’annonce le 19 août dernier d’Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, sur l’importation du pétrole iranien, l’Administration américaine est entrée dans la danse. Par l’intermédiaire de son ambassadrice à Beyrouth, Dorothy Shea, Washington a proposé cette initiative gazière pour court-circuiter l’influence iranienne au Liban. Un projet qui chamboulerait les alliances actuelles:

«L’intérêt américain consiste à réduire l’influence iranienne et du Hezbollah à la fois en Syrie et au Liban, quitte à coopérer sur ce point avec les Russes. Par ailleurs, c’est probablement une société russe qui prendra en charge la partie technique en Syrie pour ce qui est du gazoduc», estime le consultant libanais.

Et pour ce faire, les États-Unis semblent également prêts à lever temporairement les sanctions contre le gouvernement syrien. Ou en tout cas à ne pas les appliquer à l’encontre de ce projet. Depuis l’adoption de la loi César en juin 2020, Damas est dans l’incapacité de commercer avec l’étranger. En raison de l’extraterritorialité du droit américain, toutes les importations et exportations sont soumises à des sanctions financières. 411 personnalités syriennes et 111 entreprises, banques et organes étatiques sont dans le viseur de Washington.

Les sanctions contre Damas pèsent sur Beyrouth

«J’essaie de trouver des solutions pour le peuple libanais. Nous avons discuté avec les gouvernements égyptien, jordanien, le gouvernement ici [Liban, ndlr], la Banque mondiale. Nous essayons d’obtenir des solutions réelles et durables pour les besoins en carburant et en énergie du Liban», a déclaré Dorothy Shea à Al Arabiya English lors d’un entretien avec l’ambassade des États-Unis à Beyrouth. Bien que la Syrie, encore officiellement honnie, ne soit pas mentionnée, peu de doutes demeurent. Le quotidien libanais L’Orient Le Jour y voit un «feu vert exceptionnel de Washington à ce projet». Une manière d’alléger le poids que les sanctions contre Damas font indirectement peser sur Beyrouth:

«Cette loi a évidemment empêché un rapprochement économique entre le Liban et la Syrie et quelque peu fermé l’axe commercial avec la Syrie pour les autres pays arabes. On a vu le mouvement de retrait des banques libanaises en Syrie qui ont soit liquidé leurs branches locales, soit vendu leurs banques locales en raison de la guerre civile, mais aussi des sanctions économiques», déplore Francois Bacha.

Mais depuis l’annonce de ce projet gazier, le Liban et la Syrie ont renoué des liens. Ainsi, une délégation libanaise s’est-elle rendue en Syrie le 4 septembre, une première depuis 10 ans, au moins officiellement. Emmenée par Zeina Akar, ministre des Affaires étrangères par intérim, l’équipe ministérielle a rencontré le chef de la diplomatie syrienne, Fayçal al-Meqdad, et le ministre du Pétrole, Bassam Tohme, pour débloquer la crise des carburants. Damas s’est ainsi dit «prêt à aider le Liban».

Ce début de normalisation syro-libanais serait une aubaine pour le gouvernement de Bachar el-Assad. Exclue de la ligue arabe depuis le début du conflit en 2011, la Syrie revient petit à petit dans le jeu régional: «ce sommet est un moyen de relégitimer Assad aux yeux de ses partenaires arabes», résume Francois Bacha.

Le Caire aurait envoyé des troupes en Syrie

Les partenaires au sein du projet avaient déjà montré des signes de bonne volonté. Dès 2018, la Jordanie avait rouvert le principal poste-frontière avec la Syrie, fermé en 2015 en raison de l’intensité des conflits et du contrôle de la région limitrophe par les forces djihadistes. Sa réouverture a donc permis la reprise des activités économiques entre les deux pays. Avant le conflit, les échanges bilatéraux à ce même poste-frontière généraient pas moins de 1,5 milliard de dollars annuels.

Même son de cloche du côté du Caire. Lors d’une réunion de la Ligue arabe, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, a déclaré le 3 mars dernier que «le retour de la Syrie dans la Ligue arabe en tant qu’État stable et actif serait vital pour le maintien de la sécurité nationale arabe». Selon le média turc Anadolu agency, 150 soldats égyptiens auraient même rejoint les troupes de Bachar el-Assad pour l’aider dans son offensive contre Idlib. Une aide qui n’a rien d’innocent.

«Il y a évidemment un enjeu économique aujourd’hui avec la reconstruction de la Syrie et le marché peut être juteux. C’est un pays à fort potentiel de richesses si elles sont bien gérées», résume notre interlocuteur.

Et les pays du Golfe l’ont bien compris. Les Émirats arabes unis et Bahreïn ont déjà rouvert leurs ambassades en 2018. L’Arabie saoudite multiplierait les contacts en vue d’un futur rapprochement, toutefois conditionné à la prise de distance de Damas vis-à-vis de l’influence iranienne.

Un contexte favorable à Damas, qui profite du malheur libanais pour tirer son épingle du jeu et qui semble sortir grande gagnante du projet régional d’aide au Liban.

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Tags:
Syrie, Liban, États-Unis
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