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    Décorations de Noël

    L'orthodoxie, clef éternelle de la culture russe

    © Photo. Viatcheslav Kourbatov © Photo. Maria Mechtcheriakova
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    Les fêtes de Noël russe qui débutent le 7 janvier et s'achèvent le 13 janvier (31 décembre d'après le calendrier julien) ont de nouveau rappelé cette année - comme il y a des décennies et des siècles - l'essence de l'orthodoxie russe. Religion, elle est aussi une culture qui a son Noël et même un début d'année qui commence à sa manière.

     

    Les fêtes de Noël russe qui débutent le 7 janvier et s'achèvent le 13 janvier (31 décembre d'après le calendrier julien) ont de nouveau rappelé cette année - comme il y a des décennies et des siècles - l'essence de l'orthodoxie russe. Religion, elle est aussi une culture qui a son Noël et même un début d'année qui commence à sa manière.

     

    ...Au nord-ouest de Moscou, il y a un monastère, celui de la Nouvelle-Jérusalem, aux yeux de beaucoup le meilleur exemple pour comprendre la nature de l'orthodoxie. Il y a près de trois cents ans, il fut bâti par le patriarche Nikon, dont le caractère réunissait les traits de Savonarola et de Machiavelli. Sous son ministère, l'Eglise russe se divisa en deux ailes ennemies, lesquelles, dans les esprits sinon dans les documents officiels, restent jusqu'à présence en conflit. Eh bien, son monastère à lui, le patriarche réformateur le conçut comme une réplique de la Jérusalem de l'époque du crucifiement du Christ. Les moines y creusèrent même un "Jourdain ", élevèrent, avec des cailloux apportés des champs environnants, un Golgotha, plantèrent une Oliveraie... Aux croyants, le patriarche voulut ainsi insuffler l'idée que la Terre sainte, la vraie, non pas celle qui était déjà sous l'emprise musulmane, était tout près de Moscou et non pas là où elle était censée être. Voilà la clef orthodoxe de la culture nationale : la primauté, comme conséquence de la vraie orthodoxie.

     

    Comme tout autre culture, la culture russe qui est le résultat d'une assimilation, d'un relais culturel européen et aussi le fruit de migrations idéologiques, ne cesse d'insister sur sa qualité d'être la source première de pureté morale et d'authenticité, en vertu de son droit d'hérédité. Quant aux sources et aux originaux, ils sont rejetés par principe comme quelque chose d'insignifiant. Pierre le Grand édifiait Saint-Pétersbourg comme une ville d'îles et de canaux, sous l'influence de son séjour à Amsterdam. C'est bien cette image qui, par ordre du tsar, se retrouva à la base du plan d'édification de la ville présentée par son architecte Domenico Tresini. La beauté de la grande ville de Saint-Pétersbourg, appelée à bon escient à occulter la source, insistait donc sur un fait: Amsterdam est sur les bords de la Néva et non en Europe. Avec le temps, cette thèse naïve et digne d'un sauvage et en même temps un défi hardi a formé la conception de la culture russe comme un système d'échantillons pour les autres cultures mondiales. Le XXe siècle devient le sommet de ce messianisme russe. Dès le début, en créant son "Carré noir", Kazimir Malevitch créait non seulement une toile abstraite absolue mais aussi une icône du suprématisme. Son sens consistait en ceci : Malevitch annulait, d'une part, toute peinture comme une faiblesse et un conformisme de création mais, d'autre part, il suivait la tradition tout à fait orthodoxe, à savoir créer des choses bonnes pour l'adoration universelle.

     

    La Russie, on le sait, est devenue, pendant son Age d'argent (fin du XIXe et début du XXe siècle), leader de la création artistique mondiale, fondant trois courants prestigieux de l'art moderne: art abstrait, constructivisme et suprématisme. L'URSS, son héritière et puissance de tout premier plan, présentait son existence comme un système d'échantillons pour l'ensemble de l'humanité. Ce messianisme est au fond un calque du comportement de l'Eglise orthodoxe qui nie l'authenticité au christianisme non russe et, dans son conflit avec l'Eglise catholique est restée jusqu'à une époque toute récente tout aussi irréconciliable que l'URSS dans son face-à-face avec les Etats-Unis.

     

    Pascal Quignard, philosophe et essayiste français, grand connaisseur de la culture romane, soutient que Rome n'a pas disparu suite à son heurt avec le christianisme mais a réussi à faire adopter à ses postulats et moeurs des formes chrétiennes. Le culte de César devient la foi en la sainteté du Christ, les idéaux de l'isolement patricien se transforment en pratique monastique, etc.

     

    Il est facile de prouver la justesse de cette idée en se référant à l'exemple de la Russie où l'orthodoxie, qui est passée par les épines de la révolution, a réussi à insuffler de l'âme à une puissance athée. Rappelons la déification d'un guide vivant et celle des reliques d'un guide défunt, et le principe de l'édification du Parti comme celle de l'ordre monastique des Porte-Glaives...

     

    On prétend que même le dessin de la croix a été conservé: c'est le croisement de la faucille et du marteau dans les mains de l'Ouvrier et de la Kolkhozienne, groupe sculpté de Vera Moukhina.

     

    Croix ou non, mais le récent démontage de cette sculpture à des fins de restauration et - surtout - le moment fatal où les deux statues pleines de pathétique se sont retrouvées sans leurs têtes ont été présentées par nos médias avec une note de panique. La tempête d'ironie qui y fait rage s'est semble-t-il brisée au pied de ce monstrueux symbole métallique. On pourrait, si on veut, y voir l'immuabilité secrète de tout totem national, dont seule l'invulnérabilité alimente le sarcasme insensé de notre presse. Et lorsque cette invulnérabilité est mise en cause, le sarcasme est vite oublié !

     

    Aujourd'hui, comme dans le passé communiste, même des cas extrêmes - notamment, la négation totale de la foi orthodoxe - sont de fait des cas religieux. Par exemple, l'exposition scandaleuse, il y a un an, au Centre Sakharov où des icônes couvertes d'inscriptions obscènes ont été présentées au public. L'événement s'est soldé par une attaque d'un public indigné : les murs du Centre ont été recouverts à leur tour d'injures ! Exemple de négation de la négation, classique pour notre culture, où les parties en présence se disputent, avec frénésie, le bon droit.

     

    C'est une orthodoxie inconsciente, orthodoxie au bord d'un scandale avec soi-même.

     

    Mais un regard furtif sur la scène moscovite suffit pour y découvrir le tableau bigarré de la coexistence de tendances ouvertement orthodoxes : les studios d'Anatoli Vassiliev, même dans une pièce consacrée au poète Alexandre Pouchkine, font appel à des chants religieux, alors que la récente mise en scène d'un théâtre de Moscou donnée en première étonne le public par un ange avec des ailes énormes qui boit de la vodka avant d'envoyer ad patres l'âme de l'héroïne du spectacle.

     

    La pénétration de l'orthodoxie dans la culture moderne ne prend pas en Russie que des formes évidentes. Notons la popularité étonnamment non européenne des configurations classiques dans le ballet moderne, ou la spiritualité de la musique d'avant-garde, par exemple, dans la création de Sofia Goubaïdoullina, d'Alfred Schnitke (disparu il n'y a pas longtemps) ou encore de la Symphonie du Monde d'Alexandre Bakcha... Nous observons ce même processus dans son "aspect caché", mais sur la matrice de la conscience sociale, il n'en reste pas moins évident. Dans le kitsch des lettres bon marché, dans l'image d'un bandit aux prises avec la racaille du monde entier, tout historien de culture discernera facilement une réplique du comportement des saints orthodoxes, disons, d'Alexandre Nevski. Et même dans l'image d'une sorcière sortie d'un thriller mystique on verra les traits de voyantes orthodoxes, la Bulgare Vanga ou la Bienheureuse Matriona... Leur cécité ne fait que les aider à mieux élucider les mystères.

     

    Enfin le sommet de cette pensée contradictoire au siècle dernier: Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Les matrices mentales subconscientes de l'orthodoxie sont fantastiquement vivaces, même au plus épais des variations satiriques sur des thèmes sataniques, et le Prince des ténèbres finit par devenir chevalier de la Justice dans les commissions auprès de la Lumière.

     

    Depuis plus de mille ans, l'océan de la culture russe est illuminé par cette lumière du salut.

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