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    La crise politique en Ukraine n'est pas un obstacle pour Vladimir Poutine

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    par Tamara Gouzenkova, docteur ès sciences historiques, chercheuse à l'Institut russe des recherches stratégiques.

    Le 23 janvier commence le voyage de travail du président russe, Vladimir Poutine, en Ukraine.

    La visite se déroule dans le contexte d'une nouvelle crise politique, lorsqu'il est impossible de prédire qui accédera au pouvoir en Ukraine dans un proche avenir. Or, Vladimir Poutine parlera à Kiev des perspectives d'une coopération à long terme. Les dirigeants russes font ainsi entendre que le dialogue sera poursuivi, quelle que soit la situation politique en Ukraine. Il s'agit bien entendu des contacts avec un pouvoir élu par la voie légitime.

    Rappelons pour mémoire que la crise politique en Ukraine revêt un caractère permanent ces dernières années. Si les dirigeants russes ne poursuivaient pas les pourparlers de manière systématique avec l'Ukraine à différents niveaux, la coopération entre Kiev et Moscou serait tout simplement au point mort.

    Les questions les plus actuelles pour les deux pays sont aujourd'hui liées aux aspects concrets des activités de l'Espace économique unique, y compris au développement ultérieur du consortium gazier.

    Moscou et Kiev sont des partenaires potentiels en matière de pipelines, de transit de ressources énergétiques, mais ce sont des partenaires qui n'arrivent pas à s'entendre définitivement. Ils n'ont toujours pas résolu les questions relatives à l'exploitation conjointe du gazoduc, n'ont pas précisé les conditions de participation au consortium d'une tierce partie. Le processus des négociations pourrait traîner en longueur, les deux parties assumant des rôles différents. La Russie est le principal propriétaire, producteur et fournisseur de ressources énergétiques, tandis que l'Ukraine représente l'artère principale de leur transit. Cependant, les deux parties finiront inévitablement par s'entendre. Parfois, en raison d'ambitions et de calculs politiques, elles sont tentées de trouver de nouveaux partenaires et de s'éviter mutuellement, mais chaque fois la Russie et l'Ukraine se rendent compte qu'une large coopération économique bilatérale leur est plus avantageuse. Ceci n'exclut évidemment pas des voies alternatives de transit des produits énergétiques.

    Kiev aime souvent à croire que c'est la Russie qui fait de son mieux pour attirer l'Ukraine dans l'Espace économique unique, lui imposant son partenariat dans le cadre du consortium gazier. Et qu'il suffit à un homme politique pro-européen d'accéder au pouvoir pour faire suspendre ou rejeter tous ces programmes. Mais c'est loin d'être vrai.

    Il existe en Ukraine un grand nombre de facteurs favorisant le développement de la coopération avec la Russie. On prétend que les groupes d'entrepreneurs qui y sont intéressés relèvent habituellement du Parti social-démocrate unifié de l'Ukraine, du Parti des régions et du parti travailliste. En réalité, la base pro-russe politique et économique est plus large. Le dialogue avec Moscou est profitable aux groupes dont les activités de production et les intérêts économiques sont liés pour beaucoup au territoire et aux partenaires russes. Il s'agit avant tout des milieux d'affaires de l'Ukraine orientale et des employés des industries métallurgique, chimique, alimentaire et aéronautique. Ils défendront leurs intérêts sous n'importe quel régime.

    En tant que débouché, la Russie représente pour l'Ukraine un objet d'intérêt plus important que les autres pays de la CEI. Tandis que les autres Etats proposent aux entrepreneurs russes d'agir sur leur territoire en qualité d'investisseurs principaux et d'acteurs économiques, l'Ukraine voudrait gagner elle-même les marchés russes. Les marchés occidentaux lui seront encore longtemps interdits, compte tenu de l'état actuel de l'économie ukrainienne qui fait preuve d'un niveau technique très bas et ne correspond pas aux normes européennes.

    Cependant, les relations russo-ukrainiennes s'avèrent paradoxales. Le paradoxe réside dans le fait que les entrepreneurs intéressés à l'intégration économique avec la Russie sont généralement incapables de présenter des fondements (clairs pour le large public et convainquants pour les élites) de la nécessité de se rapprocher du pays voisin. Ce sont des "collaborateurs tacites". C'est le président ukrainien, Leonid Koutchma, qui formule le plus souvent les intérêts des groupes "pro-russes". Ceci produit une fausse impression portant à croire qu'il est le seul à préconiser une coopération d'envergure avec la Russie, et encore uniquement lorsqu'il éprouve des difficultés politiques dans la lutte contre l'opposition.

    Or, les groupes politiques orientés vers l'intégration avec l'Occident prononcent souvent des discours publiques à tel ou tel sujet, expliquant par exemple pourquoi les idées de l'espace économique unique avec la Russie ou de l'entrée coordonnée à l'OMC ne présentent pas d'avantages à l'Ukraine.

    Il est encore difficile de prédire les résultats politiques de l'année 2004 en Ukraine. Mais du point de vue objectif, la situation actuelle démontre que tout politique, aussi pro-russe qu'il soit, une fois arrivé au pouvoir, devient plus "pro-occidental" qu'il se déclarait au cours de sa campagne électorale. L'expérience de Leonid Koutchma au poste de président en est la preuve. Au contraire, le politique le plus pro-occidental, s'il remporte les élections, sera obligé de tenir compte du facteur russe, car il est impossible non seulement de rompre, mais aussi de limiter considérablement les contacts économiques et politiques entre les deux pays.

    En cas de changement de la situation politique en Ukraine, ce pays peut bien entendu corriger d'abord ses principes des relations avec la Russie. Mais en tout cas, les projets conjoints existants seront poursuivis d'une façon ou d'une autre.

    Aussi ne faut-il pas croire que les relations russo-ukrainiennes et surtout la stratégie de la coopération économique entre les deux pays dépendront des résultats des futures élections et des changements politiques qu'il y aura en Ukraine.

    Pour aboutir à un dialogue fructueux entre les deux parties, il ne suffit pas d'organiser des sommets. De larges couches de la population de la Russie et de l'Ukraine doivent être intéressées à la coopération. Sinon, les ententes politiques resteront sur le papier.

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