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    Le cinéma féminin russe en quête de justice

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    Par Olga Sobolevskaïa, commentatrice RIA Novosti

    En 2004, le cinéma russe est largement placé sous le signe de la féminité. Des réalisatrices expérimentées et non ont longuement préparé la percée, et ça y est! Une dizaine de nouveaux films voient le jour qui méritent l'attention des critiques de cinéma et l'intérêt du public.

    Les réalisatrices russes n'ont pas peur d'être sentimentales, absorbées sur l'amour et éloignées du quotidien. Elle trouvent dans toute intrigue sociale des drames éternels de l'homme: la solitude, l'incompréhension, le conflit entre le cœur et l'esprit, l'absurde du quotidien et la recherche du bonheur. Le cinéma féminin ne craint pas non plus de paraître extravagant, lyrique et dépourvu de sujet. Les femmes cinéastes ne cherchent pas à imiter la vision masculine de la réalité ou à jouer les féministes. Elles veulent sincèrement sauver le monde et en retrouver le sens perdu.

    Pour Renata Litvinova, une scénariste et comédienne excentrique, le drame "Déesse" est son premier film de fiction où elle intervient à la fois comme co-productrice, réalisatrice et interprète du premier rôle. Des fragments disparates de la vie se réunissent dans le personnage central, Faïna. Juge d'instruction pénale de métier, cette femme est mystique, presque un médium, visitée par des visions et attirant des malheurs. Plongée en elle-même, elle est toutefois très sensible à la douleur d'autrui et vulnérable face à des souffrances humaines. Son intuition et son somnambulisme font d'elle un excellent enquêteur. Mais le film parle d'autre chose. En atomisant la réalité, Litvinova en fait découvrir l'instabilité, l'absurde et la cruauté. Toujours est-il qu'on ne peut justifier la vie que par l'humanité et l'amour, conclut la réalisatrice.

    Renata Litvinova a réalisé donc un film lyrique et méditatif où elle s'admirait elle-même, comme dans un miroir. Dans un autre film excentrique, "L'Accordeur", tourné par le maître du cinéma intellectuel Kira Mouratova, elle joue un rôle tout à fait différent, celui d'une aventurière qui pousse son amant, ancien accordeur, au mensonge et au vol. Il vient dans une demeure somptueuse où il accorde un vieux piano, séduit la vieille propriétaire et sa copine et devient ami de la maison qu'il finit par piller. Mais les vieilles rêveuses pardonnent le voleur pour son charme et ses égards. Kira Mouratova les aime et prend le ton de l'ironie: tel est son style maison et sa version de l'humanisme. Souvent, elle pimente le drame de bouffonnerie et l'amour de la vie de farce. C'est aussi le cas de son film précédent "Les Motifs tchekhoviens" (2002).

    "Accès à distance" de Svetlana Proskourina, une réalisatrice de l'école d'Alexandre Sokourov, a participé cette année au festival de Venise. Le sujet est minime: les rapports entre une mère et sa fille. Les personnages auraient pu se rapprocher et s'aimer, mais le quotidien efface irrésistiblement leur amour. Le film est le fruit de la nostalgie d'une parenté d'âmes et d'un rapprochement entre parents et enfants, les sentiments les plus exposés à la réalité cruelle.

    Dans "Les Temps des moissons", la débutante Marina Razbejkina n'a pas peur de paraître sentimentale. En fait, le sujet de son film est pareil à celui qui inspire ses collègues: l'homme face à la réalité absurde. À une exception près: face à la réalité soviétique. Ce mélange explosif de drame et de farce a reçu le prix des critiques russes et celui de la Fédération internationale de la presse cinématographique (Fipresci). Une conductrice de moissonneuse-batteuse, Tossia, le personnage principal, obtient le Drapeau rouge, un prix de challenge décerné à l'époque soviétique pour les hautes performances du travail. Mais des souris ont rongé l'étoffe sacrée qu'elle gardait dans sa pauvre maison. Tossia se décide donc à travailler avec encore plus d'acharnement pour que le drapeau lui reste à jamais et que personne ne retrouve les traces de souris. Sa vie n'est qu'un tissu de peines et de souffrances sans espoir d'un miracle.

    Une autre débutante du film de fiction qui attend un miracle pour son personnage, Svetlana Stassenko, a déjà décroché le prix des critiques américains Young Artist Awards pour "Un Ange au bord de la route". Issu d'une famille à problèmes, le garçon Michka gagne la confiance d'un bandit connu et commence à se produire dans les cabarets. Le bandit est assassiné, et Michka tire sur l'assassin. Que deviendra le garçon après la prison: une âme défigurée ou un musicien rock prometteur? Telles sont les idées qui animent l'œuvre de Svetlana Stassenko. Le film s'annonce plus psychologique que social: ici, l'important est le choix moral du jeune homme et la fermeté de son caractère.

    Enfin, Anna Melikian, elle aussi débutante dans le cinéma, a réalisé "Mars", un film blague, une farce tragique et surréaliste sur une ville dont toutes les rues sont ornées de portraits de Lénine et de Karl Marx. La ville portait initialement le nom de Marx (ou Marks, dans l'orthographe russe), mais la lettre K a disparu. Les salaires y sont payés par des jouets en peluche, et tous les cinémas donnent "Casablanca". Au social, la réalisatrice semble préférer le côté psychologique. Bornés par le cadre où ils vivent, les personnages rêvent d'une vie meilleure et de l'amour, mais ces rêves, quoique banals, restent vains.

    Le cinéma féminin est tourmenté par de sacrés problèmes insolubles et recherche avec frénésie la justice. Ce dont les hommes cinéastes ont fait le deuil, les femmes espèrent encore de corriger, menées par les instincts naturels de l'ordre et de la paix, la soif sociale de la stabilité et la volonté de s'exprimer, tandis que le sexe fort s'obstine dans le mutisme.

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