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    La politique de la Russie en Asie Centrale

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    MOSCOU, 24 novembre - RIA Novosti. (Commentateur de RIA-Novosti, Arseni Oganessian). Dans les années écoulées depuis la disparition de l'Union Soviétique, bien des choses ont changé. En effet, la Russie est, enfin, sortie de sa crise permanente des années 1990 et s'applique manifestement, de nos jours, à restaurer son influence d'autrefois sur toute l'étendue post-soviétique et ce, à partir de ses propres intérêts nationaux. Le directeur de l'Institut d'études stratégiques de Russie - Evgueni Kojokine - a raconté, dans une interview exclusive à RIA-Novosti, en quoi justement ces intérêts russes consistent, selon lui, dans la région d'Asie Centrale.

    La Russie a-t-elle effectivement des intérêts substantiels en Asie Centrale?

    Sans aucun doute, la Russie a des intérêts très substantiels en Asie Centrale. Qui plus est, on a tout lieu d'affirmer que ces mêmes intérêts tiendront aussi à l'avenir. Il n'en est pas, cependant, moins vrai que le volume même desdits intérêts sera fonction tant de l'état intérieur de notre pays lui-même que de la situation concrète en Asie Centrale. On ne sait pas encore évidemment si ce volume augmentera ou, par contre, diminuera, mais le fait même que les intérêts russes y sont un facteur de longue portée ne fait pas de doute.

    Tout d'abord, la Russie a intérêt à ce que les marchés de l'Asie Centrale lui soient ouverts. Comme la Russie fournit sur les marchés de tous les pays d'Asie Centrale sans exception aucune des produits les plus variés, essentiellement des produits finis, Moscou a évidemment tout intérêt à ce que ces marchandises aillent toujours sur les marchés en question.

    Ensuite, la Russie tient évidemment au développement du système de transport, car, pour que le commerce se développe, comme il se doit, il faut que le réseau de transport fonctionne bien. Il nous faut moderniser ces systèmes de transport qui relient l'Asie Centrale à la Russie, systèmes qui, en absence d'investissements, ne manquent pas de devenir obsolètes, tant sur la plan moral que technologique.

    Et enfin, l'intérêt de la Russie est aussi lié aux migrations. La migration de la main-d'œuvre se poursuit depuis l'Asie Centrale vers la Russie, ce qui est une processus tout à fait normal en soi.

    C'est que les peuples d'Asie Centrale qui avaient longtemps vécu dans le contexte de l'Empire de Russie et, par la suite, au sein de l'URSS, et, de ce fait, ils sont initiés à la culture russe et maîtrisent souvent à la perfection la langue russe. Aussi, s'adaptent-ils beaucoup plus facilement en Russie que, disons, les Chinois, les Vietnamiens ou les Pakistanais.

    Quoi qu'il en soit, ces flots de migration de la main-d'œuvre doivent être gérés, sinon contrôlés. Autrement dit, il faut voir dans quelles branches et dans quelles régions de la Russie, ces immigrants économiques sont effectivement nécessaires et où, par contre, leur afflux excessif peut provoquer une tension indésirable sur le marché de la main-d'œuvre, tension qui peut dégénérer en conflit interethnique. Force est, toutefois, de reconnaître que la situation démographique en Russie est telle que le pays a bien besoin de main-d'œuvre. D'autre part, la surpopulation agraire en Asie Centrale est si flagrante que si les gens n'y ont pas de possibilité de partir gagner leur vie ailleurs, cela peut se solder par une grande tension dans la société, mais avoir aussi et surtout des conséquences politiques plus qu'indésirables.

    Tous ces trois aspects évoqués - ceux du système de transport, de l'ouverture des marchés et, d'autant plus, de la migration de la main-d'œuvre - sont aussi liés aux intérêts de la Russie dans le domaine de la sécurité. Somme toute, nous avons tout intérêt à ce que les régimes politiques stables et laïques se trouvent en place en Asie Centrale, régimes qui garantissent aux gens des nationalités différentes et appartenant à diverses religions la possibilité de vivre en paix, de commercer et de travailler tranquillement.

    A part cela, nous n'oublions pas un seul instant que dans des pays, tels que le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, la Kirghizie et, dans un degré moins important, le Tadjikistan et la Turkménie, de nombreuses populations russes et russophones résident toujours. Et pour cette raison précise, la sécurité dans ces pays, c'est aussi la sécurité de nos compatriotes.

    C'est aussi la raison pour laquelle la Russie ne tient évidemment pas du tout à se livrer à des expérimentations quelconques, y compris à des tentatives d'une démocratisation rapide des pays de cette région. Ce n'est pas que nous sommes contre la démocratie, loin de là! Tout simplement, des schémas hâtifs de démocratisation risquent de déboucher sur une explosion sociale et politique, explosion qui puisse bien balayer les régimes laïques en place pour les remplacer par des régimes de certaines forces musulmanes et même fondamentalistes. Un tel danger existe bel et bien en Asie Centrale, et tout particulièrement, en Ouzbékistan et au Tadjikistan. De ce point de vue, tout indique que la voie de la stabilité n'y est possible qu'à travers la formation progressive d'Etats de droit qui puissent avoir au début, et peut-être même pendant une période assez longue, des traits typiques de l'autoritarisme.

    Tels sont, en bref, les intérêts de base de la Russie dans cette région.

    Et le problème du narcotrafic en Asie Centrale, à quel point est-il grave?

    C'est un problème tout à fait à part qui est lié, entre autres, à la garantie de la sécurité de l'Asie Centrale elle-même, de la Russie et de l'Europe tout entière. Le problème du choix des voies à emprunter pour réprimer le narcotrafic à travers l'Asie Centrale ne perd toujours rien de son actualité, car à la suite de l'effondrement du régime des Talibans en Afghanistan, au lieu de diminuer, la production de stupéfiants dans ce pays a même augmenté, encore que l'essentiel des stupéfiants afghans transite toujours à travers l'Asie Centrale.

    Qui plus est, vu le retrait des gardes-frontières russes du Tadjikistan, on a tout lieu de prévoir même une augmentation en flèche de ce transit des stupéfiants, car selon les estimations des experts de l'Organisation des Nations Unies, et plus précisément de l'Office des Nations Unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (ONUDC), la principale force s'opposant au narcotrafic à travers l'Asie Centrale, c'étaient justement les gardes-frontières russes.

    Aussi, la Russie a-t-elle tout intérêt à trouver des moyens efficaces pour réduire, du moins, ce narcotrafic depuis l'Afghanistan, encore que cet intérêt se manifeste, tant au niveau de l'ensemble de la société et de l'Etat russe qu'à celui d'un simple citoyen.

    De quels moyens peut-il donc s'agir au juste?

    Ce sont les Etats-Unis qui assument la responsabilité pour le sort de l'Afghanistan. Par conséquent, les Américains sont responsables du fait que, sous le régime de Hamid Karzai, la production de stupéfiants a augmenté dans le pays. La question se pose: Qu'ont fait les Etats-Unis pour stopper, du moins, la production de stupéfiants en Afghanistan au niveau de sous les Talibans?

    A mon avis, la Russie et d'autres pays sont prêts à coopérer avec les Etats-Unis dans ce domaine, mais il faut que Washington adopte, de son côté, des mesures concrètes et prenne sa part de responsabilité en la matière. Néanmoins, quand on entend que ce sont les Britanniques qui répondent du problème des stupéfiants en Afghanistan, cela ne manque pas de surprendre. C'est qu'aussi importante que soit la Grande-Bretagne, elle n'a tout simplement pas de moyens suffisants pour venir à bout du problème des stupéfiants en Afghanistan. Il ne peut y être question que des efforts collectifs et concertés encore que les Etats-Unis doivent y assumer, certes, l'essentiel de responsabilité et d'efforts à déployer.

    D'autre part, il faudrait, peut-être, revenir à la question de la modification du format même de la présence des gardes-frontières russes dans la région, réfléchir à engager également dans le contrôle à la frontière d'autres pays-membres de l'Organisation du Traité de sécurité collective (OTSC), au lieu de supposer que le Tadjikistan soit capable, à lui seul, d'empêcher la drogue de s'infiltrer à travers ses frontières nationales.

    La menace de la radicalisation de l'islam dans cette région, à quel point est-elle réelle?

    Une telle menace existe effectivement.

    Au Kazakhstan, en Kirghizie, au Tadjikistan et en Ouzbékistan (il n'y a pas d'information à ce sujet concernant la Turkménie), les autorités se rendent parfaitement bien compte du danger tout à fait réel de l'éventuelle dénaturation de l'islam qui pourrait dégénérer de sa forme traditionnelle en wahhabisme. Les régimes en place ne le comprennent que trop et essaient, par conséquent, d'influer d'une façon ou d'une autre sur cette situation.

    Ainsi, il y a un certain temps, tous les prêtres musulmans ont été soumis à une nouvelle attestation en Kirghizie. En Ouzbékistan, au lieu d'augmenter, le nombre des mosquées diminue progressivement. Et cela s'explique, entre autres, par le fait que, par le biais de la Direction spirituelle des musulmans, l'Etat y veille à l'évolution de la situation en la matière. A Tachkent, par exemple, une immense Université musulmane d'Etat a été fondée et ce, pour avoir des cadres bien instruits, y compris au sein de l'appareil d'Etat, afin de comprendre comment influer sur la situation dans la sphère religieuse.

    Quoi qu'il en soit, nul ne contestera que le danger de la radicalisation de l'islam existe aujourd'hui pratiquement dans tous les Etats sur l'étendue post-soviétique. Cela étant, des phénomènes négatifs, tels que la pauvreté et la corruption, créent évidemment un terrain propice à ce que les formes les plus radicales de l'islam attirent de plus en plus d'adeptes, tout en exploitant les mots d'ordre de l'égalité sociale. Le fait même qu'il y a, parmi les missionnaires de l'islam radical et même parmi les terroristes-islamistes, pas mal de représentants de la classe moyenne ne signifie pas du tout que la pauvreté n'y joue aucun rôle, loin s'en faut. C'est que de tous les temps, certains intellectuels de la classe moyenne épousaient les idées d'une autre classe sociale. A propos, toute la direction des bolcheviks était issue, elle aussi, de la classe dite moyenne et n'avait en fait rien à voir avec des prolétaires. A l'heure actuelle, nous assistons à une formation similaire d'une sorte d'intelligentsia islamique radicale.

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