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    L'enseignement tiré de la crise ukrainienne

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    Par Serguéi Karaganov, président du bureau du Conseil pour la politique extérieure et la défense, directeur adjoint de l'Institut de l'Europe de l'Académie des sciences de Russie

    Je pense que lors des élections présidentielles en Ukraine des violations ont été commises, et d'importantes, par les deux parties. Vu cette circonstance, nous ne saurons jamais toute la vérité. Par contre, une autre chose est évidente. Les deux candidats ont recueilli à peu près le même nombre de suffrages. Une autre évidence est que l'Ukraine est profondément divisée en deux parties, d'est en ouest, ce qui présente une menace pour la stabilité sociale, la paix et même, en perspective, pour la sauvegarde de l'Etat. La crise en Ukraine ne répond d'aucune manière ni aux intérêts de l'Europe ni, d'autant plus, aux intérêts de la Russie. Malgré l'âpreté visible du face-à-face, je pense que les parties n'iront pas jusqu'à donner une évolution sanglante aux événements. Elles ont fait l'expérience d'une grande lutte démocratique et il serait fâcheux pour les deux parties de noyer cet acquis de l'Ukraine dans le sang. D'autant que les Ukrainiens sont plus pragmatiques et plus prudents que nous autres Russes. Ils gesticulent beaucoup mais se battent rarement.

    Il y a actuellement de nombreux donneurs de leçons qui proposent des moyens de sortir de la crise. Je pense que ces conseils sont inutiles et que les Ukrainiens trouveront eux-même l'issue à la crise. Et pourtant, je me risque à proposer un moyen des plus pacifiques. Annoncer un moratoire provisoire sur les résultats du scrutin pour que le président Leonid Koutchma de concert avec le parlement en exercice modifient la constitution. De manière à diminuer le pouvoir du futur président et à renforcer celui du futur premier ministre. Ensuite, les groupes politiques en mauvais termes et les clans oligarchiques financiers qu'ils représentent s'entendent sur les positions à occuper.

    Je donnerais aussi un conseil aux Russes et à nos partenaires occidentaux : il ne faut pas considérer l'Ukraine comme un champ de bataille bouffon de la "guerre froide". Je tiens à rappeler que dans cette guerre-là toutes les parties étaient perdantes : celles qui ont formellement remporté la victoire et celles qui ont formellement essuyé la défaite. Dans la guerre actuelle, le perdant sera sûrement l'Ukraine.

    Quelques mots à propos de la politique russe à l'égard des élections ukrainiens. Nous pouvions et avions le droit de préférer un des candidats. Mais nous avons commis presque toutes les erreurs qu'il était possible de commettre. Notre propagande a été menée comme une opération commerciale en mettant l'accent sur les choses qui ne pouvaient pas ne pas irriter même les partisans de la Russie en Ukraine. Par-dessus le marché, les conseillers politiques ont même réussi à entraîner dans leur jeu les hauts dirigeants qui ont pris position et ont ainsi affaibli leurs moyens à long terme d'influer sur la situation ukrainienne. Cela ne veut pas dire que je cherche à justifier l'ingérence, bien que beaucoup plus douce, de nos partenaires-concurrents occidentaux. C'est, tout compte fait, à eux de faire le point sur leurs erreurs. Nous devons le faire sur les nôtres. Nous n'avons rien fait en Biélorussie en fermant honteusement les yeux sur le référendum mais en revanche nous avons fait trop de zèle en Ukraine et, en définitive, avons perdu bien que notre candidat, d'après les informations de la Commission électorale centrale, ait gagné la bataille.

    Enfin, quelle que soit la tournure des événements, il est inutile de se mettre martel en tête. Le candidat dit prorusse, s'il gagne avec un avantage infime et si sa victoire est contestée, ne pourra jamais, comme on devait s'y attendre, mettre en œuvre une politique aussi prorusse qu'il a promis ou qu'on lui attribuait. Pour ce qui est du candidat dit pro-occidental, s'il gagne avec un avantage aussi infime et si la victoire est également contestée, il ne pourra jamais appliquer une politique antirusse. Il nous faut donc reprendre haleine, revenir à nous et comprendre que la politique est une chose sérieuse qu'on ne saurait donner à ferme aux commerçants ou aux fonctionnaires incompétents ou aux politologues. Le sort des pays et de leur peuple dépend de la politique. Il nous faut enfin nous armer d'une politique à long terme à l'égard des pays et des régions qui ont une importance stratégique pour la Russie et la mettre en oeuvre de façon conséquente, professionnelle, avec la dignité d'une grande puissance

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