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    Les Russes sont-ils xénophobes à l'égard des Chinois ?

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    MOSCOU, 17 décembre (par notre commentatrice politique Marianna Belenkaïa). L'ambassade de Chine en Fédération de Russie a appelé les citoyens chinois à faire preuve de vigilance lors de leurs voyages sur le territoire russe.

    La vigilance est une chose utile partout et en toute circonstance. Mais est-il vrai que tout voyage en Russie est dangereux pour les Chinois ? Laissons à part les cas de vol et d'escroquerie. Ceci peut arriver aux voyageurs dans n'importe quel pays. En Russie, comme partout ailleurs, les agences de voyages donnent à leurs clients des garanties de sécurité dans les cas où ils ne quittent pas leur groupe et agissent selon les recommandations qui leur ont été données. Mais si un touriste ou un homme d'affaires voyage seul, sa sécurité est entre ses propres mains.

    La question clé qui s'impose est de savoir si les Russes ressentent une xénophobie particulière, c'est-à-dire, une antipathie raciale, envers les Chinois.

    La réponse est toute simple : non. A en juger d'après les sondages effectués par différentes fondations et instituts de recherches russes, l'attitude envers la Chine et les Chinois en Russie est ambivalente. D'une part, 43 % des Russes éprouvent de la sympathie envers la Chine (selon les données de 2001). D'autre part, une partie des citoyens russes estime qu'une éventuelle menace peut émaner du territoire de ce pays. (A propos, nombre de Chinois considèrent la Russie comme un "voisin potentiellement dangereux"). Cette menace paraît plus évidente aux Russes qui habitent près de la frontière chinoise. Selon le sondage effectué en 2003 par l'Institut d'histoire, d'archéologie et d'ethnographie de la filiale d'Extrême-Orient de l'Académie des Sciences de Russie, seulement 5 % des habitants de l'Extrême-Orient russe approuvent inconditionnellement la présence de Chinois dans la région. Plus de 50 % des personnes interrogées sont de l'avis que "l'Extrême-Orient russe sera perdu suite à une expansion rampante des Chinois". Quoi qu'il en soit, malgré les appréhensions persistantes de cette expansion, près des deux tiers de la population de la région ne sont pas opposés en principe à la présence de Chinois sur le territoire russe, mais seulement à des fins de travail et de commerce.

    Les appréhensions ressenties par une partie des Russes à l'égard des Chinois sont dues dans une grande mesure au mythe lié à la croissance rapide du nombre d'immigrés chinois. En 1989, d'après les données du dernier recensement soviétique, l'URSS comptait un peu plus de 11 000 Chinois. Aujourd'hui, les estimations de leur nombre oscillent de quelques centaines de milliers jusqu'à 2,0 ou 2,5 millions de personnes. Mais les chiffres les plus probables seraient de 200 000 à 300 000 personnes sur l'ensemble de l'immense territoire russe.

    Même si l'on accepte les estimations minimales, le nombre de Chinois en Russie a été multiplié par vingt. C'est même plus qu'aux Etats-Unis, où la communauté chinoise a augmenté de 7,8 fois de 1971 à 1990, selon le Centre Carnegie de Moscou. De tels rythmes de croissance font toujours peur à la population.

    La peur est utilisée comme élément de propagande par certains hommes politiques et médias malhonnêtes qui tirent profit des humeurs xénophobes et nationalistes. Cependant, cette page est déjà tournée dans les relations russo-chinoises : les hommes politiques ayant essayé de faire carrière en profitant de la peur que suscitent les Chinois ont quitté la scène. Si l'on parle de la Russie entière et non seulement de l'Extrême-Orient, cette peur n'est plus à son apogée.

    La xénophobie existe dans toutes les sociétés. Elle vise avant tout les immigrés. Dans ce contexte, les Chinois suscitent, parmi les autres, de l'antipathie chez les Russes. Mais justement parmi les autres.

    Ce sentiment est fondé sur les stéréotypes socioculturels (les étrangers "bravent les traditions et les normes de conduite en Russie", "ne savent pas se comporter", ils sont tout simplement "étrangers", estiment 46%), la crainte du terrorisme (22%) et les raisons économiques (contrôle sur les affaires commerciales des groupes ethniques, concurrence sur le marché du travail - 20%).

    Le vrai problème réside cependant dans la croissance des tendances nationalistes dans le milieu de la jeunesse urbaine peu instruite et livrée à elle-même depuis plus de dix ans.

    En somme, d'après le sondage réalisé par le Centre national d'étude de l'opinion publique (VTSIOM) en octobre 2004, seulement 2% des Russes ont déclaré que les Chinois les irritaient. Ce sont en premier lieu les ressortissants du Caucase qui font "l'objet de la haine" des Russes. 13% des citoyens ressentent de l'irritation vis-à-vis des Tchétchènes, 6%, vis-à-vis de tous les ressortissants du Caucase. 5% des Russes n'aiment pas les Azerbaïdjanais, 5%, les Tsiganes, 4%, les Arméniens, 3%, les Géorgiens et les Juifs, 2% éprouvent de l'antipathie pour les personnes originaires de pays asiatiques, 1% n'aime pas les Tadjiks. 12% des Russes n'ont pas su déterminer leurs antipathies, et 56% ont répondu qu'ils avaient la même attitude à l'égard tous les gens.

    Ces 56% ne peuvent certainement pas prévenir les nombreuses infractions à caractère raciste (y compris des meurtres) qui bouleversent la Russie ces derniers temps. Parmi les victimes on trouve des ressortissants africains, originaires du Caucase et des pays d'Asie. Au cours des quatre dernières années, le nombre de crimes et d'infractions à caractère raciste a quadruplé. Le nombre de ces incidents augmente après chaque acte terroriste.

    Compte tenu que la Russie est un pays multiconfessionnel et multiethnique, les autorités fédérales et régionales ont intérêt à éteindre le feu de la xénophobie. Des programmes de prévention de la xénophobie auprès de la population sont lancés partout, une attention particulière est accordée au travail avec les jeunes. Un monitorage des médias est opéré en vue d'empêcher la diffusion dedéclarations incitant à la discorde nationale.

    Les discours nationalistes dans les bouches d'hommes politiques et de journalistes sont aujourd'hui considérés de mauvais aloi. L'utilisation de slogans religieux et nationalistes au cours des campagnes électorales est interdite par la loi. Notons cependant que ces mesures ne peuvent pas pour le moment être qualifiées d'efficaces. Il n'y a toujours pas de normes législatives strictes déterminant les critères selon lesquels on pourrait juger si tel ou tel comportement attise ou non l'antagonisme entre les ethnies et les confessions. Où se trouve la limite entre le vandalisme et l'infraction à caractère raciste? Les anciennes définitions sont tombées en désuétude. Or, un travail en ce sens est mené.

    D'ailleurs, on peut dire qu'aujourd'hui déjà une grande partie de la population se rend compte à quel point les conflits interethniques et interconfessionnels sont dangereux. Selon les sondages du VTSIOM, 54% des Russes estiment que les personnes coupables de crimes raciaux doivent être frappées d'une peine maximale. 25% exigent une peine modérée, 7%, pas trop sévère, et seulement 4% auraient prononcé l'acquittement. 69% sont de l'avis qu'il est nécessaire de durcir les lois contre l'attisement de la haine interethnique.

    Un autre aspect important de la lutte contre la xénophobie est le maintien des relations d'amitié avec tel ou tel Etat. Les relations entre la Russie et Israël en sont un bel exemple. Le niveau de l'antisémitisme dans la société russe a considérablement baissé après l'établissement du dialogue entre les deux Etats. Les récits sur la vie en Israël sont présents constamment dans les médias russes.

    Il se peut qu'un processus semblable marque les relations russo-chinoises. Mais le problème clé aujourd'hui est l'absence de programme plus ou moins intelligible adopté au plus haut niveau pour résoudre tous les problèmes à la fois : des flux migratoires aux contacts amicaux entre habitants desplus grandes villes russes et les communautés chinoises. La nécessité d'un tel programme a été évoquée de temps à autre, mais tantôt une partie, tantôt l'autre freinent sa mise au point. Le prochain sommet russo-chinois pourrait sans doute être presque entièrement consacré à ce problème.

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