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    L'économie entre dans une année de libéralisme total

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    MOSCOU. /Par Dmitri Kossyrev, commentateur politique de RIA Novosti/. Dans l'avalanche des chiffres qui s'est abattue sur la tête des observateurs à la fin de l'année en Russie (comme d'ailleurs dans tout autre pays) un regard attentif n'a pas manqué d'en apercevoir un qui est particulièrement intéressant : 30%. C'est à cette hauteur qu'il est recommandé d'indexer en 2005 les salaires dans le secteur budgétisé.

    Dans le contexte alambiqué de la budgétisation russe, cela signifiera, d'après l'explication donnée par le vice-premier ministre Alexandre Joukov, une procédure d'augmentation du salaire minimum et bien d'autres choses. Tout porte à croire que de nombreuses régions, surtout celles qui sont loin de la prospérité, auront du mal à matérialiser cette directive. Mais les résultats finals sont est pourtant évidents. Premièrement, les travailleurs du secteur budgétisé qui touchent par tradition un salaire de misère - les enseignants, les miliciens, les médecins et les infirmières des établissements publics - seront mieux rémunérés. Deuxièmement, ce sera pour eux une indemnisation plus ou moins réconfortante des bouleversements qui les attendent en 2005 : une nouvelle hausse du loyer, du transport municipal et d'autres charges, car le pays a décidé que ces secteurs passeront tout prochainement à l'autofinancement. Troisièmement, les gens auront davantage d'argent, c'est-à-dire que la masse monétaire augmentera sur le marché des biens de consommation. D'une part, le pays peut se le permettre : avec les 5,8% à 6% de croissance économique en Russie attendus en 2005 une telle injection de fonds budgétaires est parfaitement faisable. Mais autre part, le trop d'argent appelle l'inflation qui se mesure déjà par un nombre à deux chiffres et a "dépassé le niveau raisonnable", ainsi que l'a déclaré dernièrement le président de l'Union des industriels et des chefs d'entreprise de Russie, Arkadi Volski.

    Sans inflation, cependant, l'économie serait prise au piège du rouble qui se renforce et du dollar qui s'affaiblit. Durant toute l'année 2004 les Russes ont acheté de plus en plus de produits d'importation relativement bon marché de la "zone dollar". Cela ne met pas en péril la balance du commerce extérieur, vu les cours actuels du pétrole, ce que l'on ne peut pas dire du producteur russe qui a réagi par un ralentissement du rythme de croissance dans les divers secteurs de l'économie.

    A juger par les 30% d'Alexandre Joukov et par d'autres chiffres dont sont truffés les rapports annuels et les nouveaux plans de différents ministères, la réponse à cette situation réside dans la monétisation de l'économie. Autrement dit, dans l'extension du marché de consommation intérieur, l'accent étant mis sur l'encouragement par l'argent, et par l'inflation, des producteurs nationaux.

    Le marché de consommation est - c'est un fait reconnu aujourd'hui - le moteur des économies. Il a éclipsé dans les recommandations des économistes d'autres outils de développement jusqu'ici vénérés comme l'exportation. Il me souvient qu'il y a quatre ou cinq ans, toujours avant les fêtes de fin d'année, le gouvernement du Japon a tenté de réanimer l'économie qui pataugeait dans la stagnation, en distribuant à la population des vouchers d'un montant solide, jusqu'à mille dollars par tête d'habitant. Il cherchait ainsi à provoquer un boom de la consommation : pour que le producteur puisse travailler, il faut que les gens achètent plus volontiers et alors la machine se met à tourner comme un "mouvement perpétuel". Et l'affaire a marché. L'économie japonaise a commencé effectivement, aujourd'hui, à tourner plus rapidement.

    Ces jours derniers, un collègue du "Washington Post", Robert Samuelson, dans une discussion sur l'avenir de l'économie américaine, a abordé le même problème. Il a conclu au dépérissement des forces qui "des dizaines d'années durant ont bâti la prospérité américaine" et, en premier lieu, la demande intérieure, instante et gloutonne, du consommateur américain.

    Samuelson cite le bilan de l'année économique américaine qui ne peut que rendre la Russie jalouse. En effet, le revenu moyen annuel par habitant de 40 000 dollars dépasse exactement de dix fois le record qui vient d'être établi en Russie : 4 000 dollars seulement. Mais il prévient que les Américains ne peuvent plus vivre à crédit parce que leur dette augmente plus rapidement que leur revenu, que les valeurs mobilières ne peuvent pas rapporter davantage et que l'"Etat du bien-être général coûte de plus en plus cher".

    Cependant, nous rassure Samuelson, la Chine, l'Inde et les pays issus d'ex-URSS s'intègrent dans l'économie mondiale et la modifient. Des millions de gens se relèvent de la pauvreté, ce qui donne à l'Amérique une nouvelle chance de "faire de l'exportation (et de la production) un nouveau grand secteur de croissance pour les Etats-Unis".

    Eh bien, nul n'est contre la prospérité des Etats-Unis. Mais en ce qui concerne le rôle de la Russie dans ce processus, il faut que la nouvelle série des réformes poutiniennes, décides pour l'année prochaine justement, aboutisse. Or là les problèmes sont nombreux et nos ministres et économiques ne les cachent pas dans leurs discours à la veille du Jour de l'An. C'est, entre autres, le décalage entre les régions prospères comme celle de Moscou et ses environs (où, d'après le maire Iouri Loujkov, la croissance a été de 8,7% dans le secteur réel et même de 20% dans certains autres secteurs) et les républiques à problèmes du Caucase du Nord, par exemple.

    Les autorités craignent à juste raison les changements qui seront opérés en 2005 dans l'enseignement et la santé publique qui ne seront plus financés directement par le budget mais au moyen d'un système plus compliqué. Tout comme elles craignent la hausse du loyer, mentionnée plus haut, et bien d'autres choses. Au fond, les idées sont raisonnables mais leur matérialisation peut affliger bien des gens, du moins pendantun an ou deux. A propos, Vladimir Poutine a devant lui l'exemple de son ami allemand Gerhard Schröder qui, en principe, s'occupe du même genre de réformes et s'attire de ce fait des critiques impitoyables.

    La Russie est, on le sait, un pays particulier. Le souvenir des réformes catastrophiques qu'ont tenté de mettre en œuvre les premiers gouvernements de Boris Eltsine réveille une haine farouche chez l'électeur. C'est cette source qui alimente l'impopularité des oligarques russes comme Khodorkovski. Quant à l'orientation culturelle et politique des nombreux électeurs de Vladimir Poutine, c'est l'attachement aux "anciennes" valeurs qui sentent la stabilité et l'ordre, dont des valeurs de l'époque soviétique et de l'empire russe. Personne ne se hâte d'expliquer à ces gens-là qu'à la faveur de la réputation et du comportement conservateurs de l'équipe de Poutine, des réformes libérales d'une envergure inédite sont en cours de réalisation. Espérons que non seulement 2005 sera une année cruciale dans leur mise en œuvre, mais aussi qu'elle se déroulera sans bouleversement politique.

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