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    Le tournant de Bratislava

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    MOSCOU, 16 février - par Alexandre Konovalov, président de l'Institut d'estimations stratégiques.

    Le sommet russo-américain qui se tiendra fin février à Bratislava ne sera sans doute pas une rencontre de routine entre les deux présidents. En 2004, la position de l'Occident en général et des États-Unis en particulier sur la situation politique en Russie et les démarches de Moscou sur l'échiquier international s'est radicalement métamorphosée. La rencontre de Bratislava pourrait constituer un tournant historique, car beaucoup dépendra de ses résultats.

    Pendant les quatre années du premier mandat de Vladimir Poutine, la Russie est parvenue, contre toute attente, à rehausser son prestige, son rôle et son importance sur la scène mondiale. À noter que ces changements positifs sont intervenus sur fond de progrès beaucoup plus modestes dans l'économie et l'édification d'institutions démocratiques efficaces à l'intérieur du pays. Ceux-ci ont été rendus possibles grâce aux démarches pondérées et adéquates à l'extérieur, notamment après que le président russe est devenu le premier chef d'État à avoir soutenu les États-Unis dans leurs initiatives antiterroristes en Afghanistan après les attentats de septembre 2001.

    Les relations entre la Russie et l'Union européenne ont de même connu une évolution visiblement positive. Les parties ont décidé la création de "quatre espaces communs". Fin 2003, à la veille de la visite de Vladimir Poutine aux États-Unis, la Doctrine de la formation d'une alliance stratégique Russie-USA a été élaborée. Cette doctrine définissait le partenariat stratégique des deux grandes puissances comme la politique la plus réaliste pour les intérêts russes.

    Toutefois, le paysage actuel des relations entre la Russie et l'Occident est peu optimiste. D'une part, les relations de Vladimir Poutine avec George Bush et les leaders des principaux pays européens semblent être de plus en plus amicales, mais d'autre part, les médias américains et européens regorgent de dossiers très négatifs sur la politique extérieure et intérieure de Moscou. De même, les tendances antiaméricaines et antioccidentales se sont renforcées d'un cran dans les médias russes.

    Qu'est-ce qui a suscité des changements aussi radicaux dans les rapports entre la Russie et l'Occident? Les facteurs extérieurs semblent évidents. L'Occident s'en prend surtout à la réforme du système politique annoncée par le président Poutine après la série d'attentats suivis par les événements tragiques de Beslan, aux démarches russes vis-à-vis des présidentielles en Ukraine et en Abkhazie, à l'affaire Yukos et à l'absence de médias indépendants.

    En réalité, beaucoup de problèmes bilatéraux et de démarches inadéquates ne sont pas dus à l'hostilité réciproque. C'est que les politiques ont oublié de concerter à temps des questions de routine. Le dialogue n'est plus permanent, et les professionnels manquent. Une explication claire et préliminaire des intérêts de chacun aurait permis d'éviter beaucoup de problèmes, dont le stationnement de quatre avions de patrouille otaniens dans les pays baltes. On sait que l'Alliance atlantique dispose d'un espace aérien uni qui est patrouillé sur tout son périmètre. Mais personne n'a eu l'idée de se saisir du problème, alors même que la procédure d'adhésion des pays baltes à l'OTAN était en cours.

    Dans un monde qui change très rapidement, la Russie n'est plus la "forteresse assiégée" qui s'oppose à un Occident uni. Contrairement à la conviction de beaucoup de responsables et d'experts politiques russes, la Russie est beaucoup moins évoquée qu'on ne le pense et qu'elle ne le mérite en Occident, surtout aux États-Unis. Une autre erreur est assez répandue, à savoir que les États-Unis feraient tout leur possible pour affaiblir, voire démembrer la Russie. Enfin, il faut comprendre qu'un démembrement incontrôlé (car il ne saurait en être autrement) de la plus grande puissance eurasienne dotée de milliers d'ogives nucléaires serait une catastrophe pour l'Amérique. Objectivement, la Russie est un pays clé dans le système de sécurité occidentale, y compris pour les États-Unis. Aussi l'intérêt vital de Washington (bien qu'il n'en soit pas pleinement conscient) est-il que la Russie soit forte sur les plans économique et militaire, mais aussi stable sur le plan politique.

    Tous les récents conflits dans les relations russo-américaines dans l'espace post-soviétique s'expliquent par le fait que Moscou et Washington considéraient ce dernier comme un champ de rivalité, et non pas comme un champ de coopération. La Russie perçoit douloureusement tout ce qui la sépare des pays de la CEI. Mais si elle veut réellement être le centre d'attraction politique et économique dans l'espace post-soviétique, son objectif essentiel devrait être celui de proposer aux pays membres de la Communauté un modèle de développement plus attrayant que celui proposé ailleurs.

    La Russie est très préoccupée par la situation en Sibérie et en Extrême-Orient. On entend souvent dire que les richesses de cette région sont convoitées par beaucoup. Mais là, la menace essentielle ne vient pas de l'extérieur, mais de l'intérieur. Avec la situation démographique actuelle et à défaut d'une politique de migration adéquate, la Russie risque de perdre toutes ces richesses. Tout simplement, elle ne serait pas à même de les contrôler et exploiter.

    Bref, autant de dossiers urgents pour le dialogue russo-américain, dont l'ordre du jour actuel - le terrorisme, la non-prolifération des armes de destruction massive, le dialogue énergétique - semble insuffisant. Bien sûr, il ne faut pas oublier les problèmes brûlants de l'heure, comme l'avenir de l'Irak, les relations avec l'Iran et le programme nucléaire de la Corée du Nord. Il est aussi important d'analyser à quel point le concept américain de lutte contre les États "avant-postes de la tyrannie" qui a succédé à celui de lutte contre l'"axe du mal" est politiquement adéquat. Mais il est infiniment plus important de dépasser la mentalité électorale pour répondre à la question de savoir comment nous voyons les relations russo-américaines à court et à long terme?

    La Russie devrait donner une définition appropriée de ses intérêts nationaux, en premier lieu vis-à-vis des pays membres de la CEI, les formuler nettement et examiner avec les États-Unis les règles du jeu dans l'espace post-soviétique. Si les intérêts sont argumentés et justifiés, ils seront respectés, et Moscou n'aura pas à s'opposer à Washington tantôt en Transcaucasie, tantôt en Asie centrale, tantôt en Moldavie.

    Les deux présidents ont intérêt à examiner la vision russe des perspectives de la Sibérie et de l'Extrême-Orient.

    Le dialogue économique constituerait un sujet à part. Pas seulement le dialogue énergétique, mais aussi économique, un dialogue qui toucherait l'ensemble des problèmes relatifs à l'intégration complète de la Russie avec les économies des pays développés. Il convient de rétablir avec les États-Unis un dialogue tous azimuts sur les problèmes de sécurité qui, outre les aspects précités, devrait englober les aspects tels que l'environnement, les problèmes démographiques, la sécurité des frontières, etc. Et la balle est dans le camp de Moscou. Pour l'instant, l'Amérique peut se permettre de se souvenir de la Russie seulement lorsqu'il s'agit de la menace terroriste et de la prolifération des armes de destruction massive. Moscou devrait donc faire preuve de davantage d'initiative. Il s'agit d'établir un nouvel ordre mondial où la Russie pourrait se tailler une place de choix, autrement elle risque de rater sa chance.

    Même dans le contexte actuel, certains experts occidentaux évoquent une possible transformation de la Grande Russie en un troisième Occident, troisième non par son poids, mais dans l'ordre chronologique, après les États-Unis et l'Union européenne. Un tel scénario ne sera possible que si les deux parties remplissent une sériede conditions, notamment parviennent à formuler une politique plus adéquate.

    (L'avis de l'auteur peut ne pas coïncider avec celui de la rédaction.)

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