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    Washington allergique à l'activité de la diplomatie européenne en Extrême-Orient

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    MOSCOU,22 mars /par Dmitri Kossyrev, commentateur politique de RIA Novosti/. La diplomatie américaine semble se fixer un nouvel objectif et se met à contenir les tentatives de l'Union européenne de mettre en œuvre une politique plus énergique et indépendante en Extrême-Orient, région qui, grâce à son essor économique vertigineux, est devenue un des acteurs les plus importants dans la politique mondiale.

    Les "préoccupations européennes" des Etats-Unis en Asie se sont manifestées à Séoul et à Pékin, les deux dernières capitales sur l'itinéraire du grand voyage asiatique de Condoleezza Rice, secrétaire d'Etat américaine. Les manchettes des journaux américains qui commentaient cette partie de son voyage comportaient des déclarations de Rice, notamment celle où elle dit que les Européens ne "devraient rien faire" qui puisse modifier l'équilibre des forces en Asie, concrètement vendre des armes sophistiquées à la Chine. Autrement, les Etats-Unis seraient obligés de répondre à de telles ventes en augmentant leur puissance militaire dans le Pacifique, a-t-elle déclaré.

    Ce n'est pas la première fois que Washington met en garde les Européens contre la levée de l'embargo sur la vente d'armements à Pékin décrété après les événements de la place Tiananmen en 1989. Bien que jamais encore les Américains n'aient déclaré aussi ouvertement que le Pacifique est "leur territoire". Mais aujourd'hui, ils l'ont fait. "Ce sont les Etats-Unis et non pas l'Europe qui ont défendu le Pacifique" (pendant la Seconde guerre mondiale)", a rappelé la secrétaire d'Etat.

    L'Union européenne n'a pas encore résolu définitivement les divergences qui existent entre ses 25 membres sur la levée de l'embargo. On a pourtant l'impression que la discussion porte sur sa date et non pas sur sa nécessité. A preuve le dernier épisode du débat : la conférence de presse sur les résultats de la rencontre de Paris du "quatuor européen" : des leaders de la France, de l'Allemagne, de la Russie et de l'Espagne. Que la France soit le principal apologiste de la levée de l'embargo, tout le monde le sait. Lors de la conférence de presse, le président russe a égayé la salle en déclarant : si l'embargo est maintenu, notre vie sera plus calme car nous aurons moins de concurrents. Si l'embargo est annulé, a-t-il ajouté, la Russie proposera aux Européens de coopérer à l'élaboration de nouveaux systèmes d'armes pour Pékin. C'est-à-dire, elle aidera l'UE à s'implanter sur un marché un peu oublié depuis ces seize dernières années.

    Condoleezza Rice ne s'assigne naturellement pas pour but de faciliter le jeu de Moscou au détriment de Bruxelles, d'aider la Russie à préserver ses positions dominantes de fournisseur d'armements à la Chine. Le fait est que le partenariat russo-chinois est un élément largement connu de la politique dans le Pacifique, tandis que la coopération euro-chinoise ne l'est encore pas assez.

    A ce jour, on peut dire que les Européens ont de bonnes relations commerciales avec l'Asie, et notamment avec la Chine mais, à part le commerce, la politique européenne est pratiquement imperceptible dans cette région.

    Lorsque les échanges commerciaux entre l'Europe et la Chine ont augmenté de 44% en 2003, et de près de 36% en 2004, l'Union européenne est devenue le principal partenaire commercial de la RPC, reléguant les Etats-Unis à la troisième position, derrière le Japon. La Chine, pour sa part, s'est hissée au rang de deuxième partenaire commercial de l'EU, derrière les Etats-Unis.

    La diplomatie européenne en Asie n'a pas toujours été efficace. Souvenons-nous les relations qui ont pendant longtemps frisé le conflit entre l'UE et les voisins du sud de la Chine : l'ASEAN avec laquelle l'Union européenne se prend constamment le bec à cause de la politique du régime militaire de la Birmanie. Ces querelles ne sont qu'un obstacle parce que la propagande des valeurs européennes en Asie est une entreprise aussi ingrate que la promotion des valeurs asiatiques en Europe. On a pourtant des exemples récents de succès des efforts intenses menés par l'UE en Asie - à une autre frontière chinoise, dans le nord-est du pays - à l'égard de la Corée du Nord.

    Une résolution adoptée dernièrement par le Parlement européen appelle à la reprise des fournitures de mazout à la Corée du Nord, dont les centrales thermiques ont terriblement besoin, et ce aux frais de la Commission européenne. Avant la crise provoquée en 2003, lorsque les Etats-Unis ont accusé Pyongyang de réaliser des projets nucléaires secrets, les livraisons de mazout étaient à la charge des Américains.

    La même résolution appelle la Commission européenne à débourser 4 millions d'euros pour maintenir en vie une organisation qui a joué le principal rôle stabilisateur dans la péninsule de Corée avant l'arrivée au pouvoir de l'administration Bush. C'est la KEDO (Organisation pour le Développement Energétique de la péninsule coréenne) qui avait pour mission de construire une centrale nucléaire pour Pyongyang. Ce projet qui passe pour américain est en réalité dans une très grande mesure européen. Les accusations portées par Bush à l'encontre de la Corée du Nord ont abouti au gel du projet KEDO au niveau des travaux de terrassement.

    Enfin les Européens n'ont pas l'intention d'opiner du bonnet lorsque les Américains affirment que Pyongyang développe un programme nucléaire. Le Parlement européen appelle à procéder à des auditions pour faire la lumière sur ce problème.

    Cette démarche signifie que les Européens sont mécontents de la façon dont la diplomatie américaine s'efforce de dénouer la "crise nucléaire" coréenne et s'apprêtent à formuler leur propre politique, différente de la politique américaine, dans cette région.

    N'oublions pas que le problème coréen a été l'une des principales questions abordées lors des pourparlers entre Condoleezza Rice et les dirigeants chinois à Pékin.

    Selon les informations disponibles, les Etats-Unis souhaitent effectivement revenir aux négociations avec la Corée du Nord auxquelles participent aussi la Russie, la Corée du Sud, le Japon et la Chine et où les Européens sont absents. La dernière résolution du Parlement européen montre que l'Europe est lasse d'attendre et rejoint les diplomaties de Pékin, de Moscou et de Séoul qui convient Washington à être plus réaliste dans ses propositions concernant la Corée du Nord.

    Dans la région du Pacifique, les Etats-Unis ont assez de problèmes liés au renforcement de la Chine et à la baisse de l'influence américaine pour réagir avec calme à l'apparition d'un joueur puissant sur ce terrain. Mais ils doivent, semble-t-il, se résigner à voir l'Europe se montrer de plus en plus active en Extrême-Orient tout comme au Proche-Orient. Et accepter que cette politique soit autonome et ne coïncide pas obligatoirement avec la politique américaine ou, par exemple, russe ou encore japonaise.

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