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    La Russie évitera-t-elle l'oligarchie des partis?

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    MOSCOU, 16 mai. (Par Youri Filippov, commentateur politique de RIA Novosti).Vladimir Poutine va devoir prochainement signer la nouvelle rédaction de la Loi sur l'élection des députés à la Douma. L'essentiel dans ce document, c'est le remplacement du scrutin mixte majoritaire/proportionnel par le scrutin proportionnel, dans le cadre duquel les partis politiques seront les seuls candidats dans la course à la chambre basse du parlement russe. La suppression des circonscriptions à scrutin majoritaire écarte les candidats indépendants du processus électoral. En outre, désormais il ne sera plus possible de former des blocs électoraux qui auparavant pouvaient regrouper des partis et aussi des organisations et des mouvements sociaux.

    Par conséquent, cette loi accorde aux partis le droit exclusif de prendre part à la formation de la branche législative (représentative) du pouvoir fédéral et leur permet de fixer le statut de corporations électorales nationales.

    L'avantage du système électoral en question consiste en ce qu'il stimule le développement des partis en tant qu'institutions socio-politiques nationales, disposant d'une niche et des fonctions bien définies dans la vie publique. Les principaux risques ici sont liés à la question de savoir dans quelle mesure le marché russe des partis politiques sera compétitif et apte à se développer une fois que quelques grands acteurs disposant de droits quasiment monopolistes s'y seront installés. En d'autres termes, il y a risque de voir une oligarchie des partis, peu apte à cerner et à exprimer les principaux intérêts sociaux, se substituer à la concurrence politique limitée actuelle.

    Le grand défaut de la loi sur l'élection des députés à la Douma est qu'elle ne pourra pas être appliquée tant que ne se seront pas formés en Russie des partis politiques de masse, appuyés par un électorat stable et reconnaissable, possédant des programmes soutenus dans la société.

    Effectivement, sur ce plan les succès russes ont été modestes ces dernières années. Premièrement, depuis son krach le PCUS (Parti communiste de l'Union soviétique) n'a pas été remplacé par un parti social-démocrate dans le pays qui possède pourtant des traditions socialistes et social-démocrates. Les communistes, qui ont renoncé aux transformations social-démocrates, retombent en enfance en tentant d'associer le marxisme-léninisme révolutionnaire aux dogmes de l'orthodoxie traditionnelle. Révélation des dernières élections législatives, le bloc Rodina (Patrie) ne s'est pas transformé en parti social-démocrate comme il l'avait promis mais s'est scindé en fractions hostiles, dérivant vers un nationalisme populiste qui, contrairement aux analogues ukrainiens, est dépourvu de toute nuance "orange".

    Deuxièmement, les forces libérales de droite, qui avaient connu un bel essor sous la gestion de Boris Eltsine, ont perdu une bonne part de leurs électeurs qu'elles ont rebutés par des réformes maladroites et avec lesquels elles n'ont pas trouvé de langage commun. Libéraux russes ne sont plus représentés à la Douma et se perdent en conjectures quant à leurs chances de franchir la barre des 7 pour cent des voix pour avoir des élus à la chambre basse de la prochaine législature.

    Troisièmement, le parti centriste pro-présidentiel Iedinaïa Rossia (Russie unie), qui dispose de la majorité constitutionnelle au parlement, a axé ses efforts sur le soutien au président et pour cette raison il n'a pas réussi à se faire une image politique et à se doter d'un programme compréhensible et adopté par tous ses membres et la plus grande partie de la société. Russie unie regroupe des éléments de droite et de gauche, des libéraux et des conservateurs. Ce qui rappelle en quelque sorte le PCUS de l'époque au sein des organes centraux duquel les futurs libéraux russes et acteurs de la "révolution orange" en Ukraine cohabitaient avec ceux qui par la suite constitueront le Comité d'Etat pour l'état d'urgence (GKTchP) ainsi qu'avec le "père des Turkmènes" Saparmourad Niyazov.

    Quoi qu'il en soit, ces trois circonstances (absence de la social-démocratie à gauche, faiblesse des libéraux à droite et un centre attrape-tout érodé) manifestement défavorables à la formation d'un système pluripartite concurrentiel ne doivent pas être perçues comme des obstacles au passage à ce que l'on appelle le "nouveau pluripartisme russe". Premièrement, si l'Etat continue, comme dans les années 90, à attendre la construction des partis "d'en bas", cette attente risque d'être très longue. Deuxièmement, tout retard serait synonyme de poursuite de la bureaucratisation de Russie unie: à la Douma elle dispose de la majorité constitutionnelle parce que de très nombreux élus au scrutin majoritaire, transigeant avec leurs conceptions politiques, l'ont ralliée pour utiliser cette fraction parlementaire comme lobby. Si l'on ne met pas fin à ce processus, des politiques d'avenir passeront bientôt dans l'opposition et alors il sera bien plus difficile de bâtir en Russie un système pluripartite concurrentiel.

    Le nouveau système électoral donnera ses premiers fruits palpables au mois de décembre 2007, lors des élections à la Douma. Les partis d'opposition n'ont donc plus que deux ans et demi pour se reprendre et réfléchir à la place qu'ils veulent occuper dans le système politique et public de la Russie et aux moyens à mettre en oeuvre pour y parvenir. Car la réussite de la réforme électorale dépend de l'activité de l'opposition aussi bien de gauche que de droite. Cette réforme ne doit en aucun cas se réduire à un renforcement de Russie unie, parti dit au pouvoir.

    Dans un certain sens, à l'issue de la réforme le statut de parti au pouvoir devrait être attribué à toute formation impliquée dans les élections et dont les élus prennent part au processus législatif. Si cela était le cas la Russie avancerait vers le pluripartisme concurrentiel et éviterait la constitution d'une oligarchie des partis tout comme à l'époque elle avait réussi à s'affranchir du monopole du PCUS.

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