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    De la russophobie avec sang-froid

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    Ecrire sur la russophobie avec sang-froid, c'est un peu comme conserver sa dignité en recevant une bassine d'eau de vaisselle sur la tête. Essayons cependant d'en parler sans passion.

    Ecrire sur la russophobie avec sang-froid, c'est un peu comme conserver sa dignité en recevant une bassine d'eau de vaisselle sur la tête. Essayons cependant d'en parler sans passion.

    Ne nous indignons pas en lisant la presse britannique qui prétend que les Russes sont "les plus stupides du monde". Sourions face aux divagations affirmant que ce sont les poux, et non les Russes, qui ont remporté la guerre contre Napoléon. Ne discutons pas avec le petit-bourgeois japonais qui nous déteste parce que les tempêtes de neige sont amenées par les vents qui soufflent de Russie. Et oublions les Finlandais qui placent les Russes en tête de liste des étrangers qu'ils n'aiment pas, alors qu'eux-mêmes suscitent le plus de sympathies parmi les Russes. En effet, l'amour est aveugle.

    Gardons donc la tête froide et souvenons-nous des propos du marquis George Nathaniel Curzon, ancien vice-roi des Indes et ministre britannique des Affaires étrangères: "N'importe quel Anglais arrive en Russie en russophobe et repart en russophile". Ce qui veut dire que l'antipathie à l'égard des Russes se fonde sur l'illettrisme et les mythes, tantôt engendrés par la vie, tantôt créés savamment par des spécialistes engagés par nos adversaires politiques, car les guerres de l'information existent, et elles sont nées bien avant l'époque soviétique. La disparition de l'URSS, comme le montrent les événements, n'a rien changé à la russophobie. La "nouvelle pensée", dont rêvait Mikhaïl Gorbatchev, ne s'est toujours pas imposée dans le monde. Enfin, il y a la mémoire historique: les "ethnophobies" demeurent une source inépuisable d'animosités.

    La liste de ces exemples est longue, mais les exemples cités ci-dessus suffisent à montrer que le problème est tellement complexe et ancré dans le cerveau des Occidentaux qu'il ne faut pas se faire d'illusions, car toute contre-mesure ne serait que palliative. On peut apaiser les états d'esprit russophobes, mais on ne peut pas les éradiquer définitivement. D'ailleurs, même un apaisement nécessite pas mal d'efforts intellectuels et d'investissements financiers, d'autant plus qu'on ne trouve pratiquement plus de professionnels russes de la propagande extérieure (excusez l'archaïsme). Après l'effondrement de l'URSS, le nouveau pouvoir a cru qu'il n'aurait plus besoin de ces professionnels qui savent comment s'y prendre avec les médias étrangers, que tout se résoudrait désormais automatiquement - sinon l'ami Bill et l'ami Helmut viendraient à notre aide -, et qu'à la rigueur, les professionnels pourraient être facilement remplacés par les jeunes et énergiques marchands de hot-dogs. Il n'en fut rien. Or, sa mauvaise image de marque ne cesse de causer à la Russie des pertes économiques et politiques non négligeables.

    Quand on parle de la russophobie, les questions abondent en règle générale, tandis que les réponses, même très compétentes, sont presque toujours en butte aux critiques argumentées. Bref, c'est un témoignage de plus en faveur de la complexité du problème. Les sondages étrangers montrent que l'attitude vis-à-vis des Russes s'est dégradée ces dernières années dans tous les pays du monde. Apparemment, il n'y a pas de quoi se réjouir. Cependant, l'histoire nous a montré à plusieurs reprises que la Russie affaiblie suscite beaucoup moins de sentiments négatifs à l'étranger que la Russie convalescente, tel un phénix renaissant de ses cendres. Une nette dégradation de l'attitude des étrangers vis-à-vis de la Russie pourrait signifier à la fois que la politique de Moscou va dans le mauvais sens et, au contraire, qu'elle va dans le bon sens. Comment s'y retrouver?

    Il est curieux d'observer que l'Occident commet la même erreur depuis des siècles. Chaque fois que la Russie traverse une crise, les responsables politiques occidentaux la croient morte et songent sérieusement à la dépouiller, mais quand le cadavre russe rouvre soudain les yeux, les Occidentaux sont pris d'une peur mortelle et sombrent dans l'hystérie. Ce fut le cas pendant le "temps des troubles", au début du XVIIe siècle, quand Polonais, Suédois et Anglais tentaient de disséquer la terre russe. Sous le tsar Alexis Mikhaïlovitch, quand la Russie était encore faible, l'Europe occidentale traça, pour préserver la paix sur ses terres, les zones d'expansion des principales puissances européennes. La Russie devait passer aux Suédois, conformément au "plan de paix" dressé par Leibniz. Mais le célèbre philosophe, mathématicien, juriste et théologien allemand n'avait pas prévu la naissance de Pierre le Grand. A la fin du règne de Pierre, la Suède n'était plus une grande puissance, et la Russie était un empire, alors que le soldat russe avait effrayé l'Europe au point que celle-ci n'arrive toujours pas à s'en remettre.

    Plus tard, ce fut la défaite dans la guerre de Crimée (1853-1856) qui, comme le croyaient beaucoup de responsables politiques européens, devait nous reléguer à jamais au rang des pays arriérés. Vinrent alors les réformes libérales d'Alexandre II pour relever la Russie. La Première guerre mondiale, la révolution et la guerre civile se succédèrent ensuite, et Winston Churchill pensait pouvoir en finir avec la Russie en la dépeçant. Mais son projet échoua, et à la place de la Russie apparut l'Union soviétique qui épouvanta à nouveau l'Europe occidentale. Enfin, si l'éclatement de l'URSS a fait naître un espoir en Occident, l'avènement au pouvoir de Vladimir Poutine a provoqué une nouvelle déception, une sorte de haine mêlée de peur. Citons l'avis, typique pour les Occidentaux, exprimé récemment par une journaliste italienne: "On croyait que l'URSS avait disparu à jamais. Mais l'émergence d'une Russie en tant qu'Etat-nation est un coup de tonnerre dans un ciel serein". Et la journaliste ne savait pas encore que le carnet de commandes des entreprises d'armement s'était envolé de 61% l'an dernier, comme vient de l'annoncer le chef du Kremlin.

    Bref, nous avons affaire au phénomène de déjà-vu: les Européens écrivaient sur la Russie la même chose après le "temps des troubles", après la guerre de Crimée, et après la révolution bolchévique d'octobre 1917.

    Bien sûr, la russophobie née avec la peur de l'ours russe dont la gueule se trouve en Europe et la queue en Extrême-Orient a de quoi inquiéter. Mais, quitte à choisir, je préfère une Russie forte et entourée de russophobes à la peau de l'ours russe ornant la cheminée d'un bureau occidental que le maître montrerait fièrement à ses invités en la caressant derrière l'oreille, sans russophobie aucune.

    Y a-t-il des moyens de forger en Occident quelque chose d'intermédiaire entre la peur viscérale des Russes et le mépris pathologique à leur égard? Les moyens existent, je m'abstiendrais de les énumérer tous, mais un procédé nécessite toutefois une attention particulière. Les Russes doivent réparer une fois pour toutes les erreurs historiques dont ils sont réellement responsables. Il suffit de rappeler les frictions russo-polonaises autour de l'affaire de Katyn. Le monde entier parle de crime du régime stalinien, mais la Russie contemporaine semble ne pas avoir le courage de dire aux Polonais toute la vérité sur cette tragédie. Nous devons, s'il le faut, leur présenter une nouvelle fois des excuses officielles et leur remettre enfin tous les documents qui restent à notre disposition. Les parents encore vivants des victimes ont finalement le droit de savoir comment leurs proches ont trouvé la mort. Je ne comprends pas pourquoi cela n'a pas été fait jusqu'à présent, d'autant plus que le crime n'a pas été commis par notre génération, mais par le régime stalinien.

    Dans le même temps, tout en remboursant nos dettes, nous ne devons pas oublier nos propres griefs. Contrairement à nos voisins, nous pardonnons facilement, ce qui n'ajoute rien à notre réputation. Oui, il y a eu Katyn. Mais il y a eu aussi le sort non moins horrible des prisonniers de guerre russes tombés entre les mains des Polonais après l'échec de la célèbre poussée de Toukhatchevski sur Varsovie. Le traitement des prisonniers a laissé de nombreux témoignages aussi bien en Russie qu'en Occident. Le service d'aide aux prisonniers de guerre en Pologne relevant de l'US Young Men Christian Association constatait le 20 octobre 1920 que les prisonniers russes étaient détenus dans des locaux inadaptés, sans lits et, surtout, sans carreaux aux fenêtres malgré le froid. Les détenus n'avaient ni chaussures, ni vêtements, ni médicaments, les personnels médiaux et la nourriture étaient insuffisants. Autant d'éléments, selon les observateurs américains, qui ont provoqué la mort "rapide" des détenus qui succombaient effectivement par milliers. Dans sa livraison du 22 décembre 1920, le journal Vpered (En avant) édité à Lvov qualifiait le camp de Tuchol dont il est question de "camp de la mort". Tuchol se situe donc au même rang que Katyn. C'est là l'attitude que nous devons adopter, et nous devons exiger des Polonais qu'ils se repentent de ces traitements barbares. A propos, des soldats de l'Armée blanche de Ioudenitch forcés de reculer vers les pays baltes ont connu le même sort que ceux de l'Armée rouge. On ne les autorisait à traverser la frontière que par petits groupes, puis on leur confisquait leurs armes, et un kilomètre plus loin on les dépouillait de leurs vêtements et des objets de valeur. Les Russes ont donc souffert non pas à cause de leur appartenance idéologique, mais parce qu'ils étaient Russes. En défendant nos ancêtres humiliés, nous réclamons non seulement la justice, mais aussi le respect pour nous-mêmes. Un homme qui oublie ses ancêtres ne mérite pas le respect.

    Les faits précités ne sont qu'une goutte d'eau dans la mer de la russophobie. Mais il y a encore un problème important, car à défaut de le régler, il serait vain de combattre la russophobie. Ce problème, c'est nous-mêmes, notre niveau de vie, notre culture, le niveau de développement de notre société civile, notre politique extérieure et intérieure, notre puissance militaire et économique. Le faible est par définition exposé aux railleries.

    Toute contre-mesure, aussi ingénieuse et subtile qu'elle soit, ne remplacera pas ce que je viens d'énumérer, même si l'absence de contre-mesure est encore pire. Pour lutter efficacement contre la russophobie, il nous faut une Russie saine et forte, une Russie où la vie soit meilleure. Pour être respecté, il faut se respecter soi-même, respecter ce qu'on crée de ses propres mains, disaient les anciens. Et les capricieux Finlandais ne manqueront pas de réviser un jour leur attitude à notre égard.

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