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    Gaz russe: à qui profite la remise en cause de la fiabilité des livraisons?

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    Par Sergueï Koltchine, chercheur à l'Institut international d'études économiques et politiques, pour RIA Novosti

    Depuis quelque temps un large débat a lieu dans les grands médias étrangers sur le thème: la Russie est-elle en mesure de remplir ses engagements en matière d'approvisionnement en gaz les consommateurs européens? On cite souvent les propos du directeur de l'Agence internationale de l'énergie, Claude Mandil, selon lesquels Gazprom ne pourra pas à l'avenir être considéré comme un fournisseur fiable de gaz russe en Europe.

    On reproche à la société russe d'exploiter les vieux gisements et de ne pas suffisamment investir dans les nouveaux. On relève également que l'aptitude de Gazprom à remplir les nouveaux contrats dépend dans une trop grande mesure de ses achats de gaz centrasiatique.

    En attendant, les statistiques concernant les réserves mondiales de gaz sont assez contradictoires, tout comme les évaluations relatives à la part de la Russie dans ces réserves. Selon les estimations, elle oscille de 1/3 à 1/4. Cependant, dans tous les cas de figure, cette part joue un rôle déterminant sur le marché mondial du gaz. Les réserves de gaz naturel prospectées dans le monde sont de l'ordre de 150.000 milliards de mètres cubes, ce qui couvrirait les besoins du développement économique pendant 70 ans. Sur ce plan, au vu de ses réserves et de sa consommation en énergie, la Russie est nettement en tête (le taux d'approvisionnement du pays en gaz est sensiblement plus élevé que la moyenne dans le monde). En outre, d'après les estimations du Service géologique des Etats-Unis, 25% des réserves de pétrole et de gaz non prospectées se trouvent dans les régions arctiques, principalement en Russie.

    La question est de savoir dans quelle mesure les ressources de gaz se trouvant dans les régions polaires, sur le plateau continental (celui des mers septentrionales) de la Russie peuvent être exploitées industriellement et exportées dans un avenir rapproché. La situation actuelle sur le marché du gaz et les capacités de transformation des gisements difficilement accessibles dans le Grand Nord et sur le plateau continental des mers polaires permettent de dire que la mise en valeur de ces gisements serait suffisamment rentable, ce qui n'était pas le cas dans les années 1990. Des technologies appropriées ont aussi été mises au point.

    Aussi pensons-nous que présentement les questions ayant trait à l'approvisionnement de la planète en gaz l'emportent sur les motifs politiques qui confèrent son âpreté au débat sur les potentialités gazières de la Russie. A l'heure qu'il est, la création d'un cartel mondial du gaz est parfaitement envisageable. Représentant respectivement environ 27 et 15% des réserves mondiales de gaz naturel, la Russie et l'Iran jouent par conséquent un rôle déterminant dans la distribution, ce qui bien sûr suscite des inquiétudes chez les principaux consommateurs. Prenons d'autres estimations: les 3/4 des réserves mondiales de gaz sont concentrées dans les pays du Proche- et du Moyen-Orient et sur le territoire qu'occupait l'ancienne Union soviétique. Ce chiffre est encore plus impressionnant et il met en émoi l'opinion occidentale surtout lorsque l'on sait que le gaz naturel est désormais l'un des produits énergétiques les plus utilisés dans le monde. Finalement l'Occident considère la Russie comme un Etat imposant ses conditions à ses partenaires à partir de ses intérêts politiques. D'où la nouvelle vague de "russophobie" observée tout particulièrement dans les milieux politiques de l'Union européenne (UE) et des Etats-Unis.

    Les pays occidentaux exigent de la Russie qu'elle démonopolise son réseau de gazoducs et accepte que le gaz centrasiatique soit acheminé par ce réseau aux conditions de simple transit. Parallèlement, ils promeuvent des projets alternatifs d'approvisionnement en gaz asiatique, comme celui prévoyant la pose d'un gazoduc transcaspien. Cependant, la ligne politique de l'Occident à l'égard du gaz russe n'est pas toujours appuyée dans les milieux d'affaires souhaitant coopérer activement avec Gazprom. Par exemple, l'allemand E.ON et l'italien ENI.

    De son côté, la Russie combine ses contacts au niveau interétatique avec l'activité commerciale intense menée par Gazprom et les structures qui y sont liées et qui bénéficient de l'appui des responsables gouvernementaux au plus haut niveau. Ainsi, le ministre des Finances, Alexeï Koudrine, a déclaré récemment que seule la Russie était à même d'assurer l'approvisionnement du marché global du gaz. Le choix des partenaires de Gazprom dans les grands projets (en fonction de leur fidélité, sans que cela ne nuise au bien-fondé économique de la coopération) est un autre élément de la politique appliquée par la Russie en matière d'approvisionnement en gaz. Aussi a-t-on toutes les raisons de dire que la Russie dispose de suffisamment de ressources d'investissement pour le développement de son secteur gazier, surtout au vu des possibilités internes de Gazprom et de l'intéressement de ses partenaires étrangers.

    Selon des sources gouvernementales russes et des experts indépendants (la société BP, par exemple), les réserves de gaz prouvées en Russie se montaient à la fin de l'année 2004 à 48.000 milliards de mètres cubes (27% des réserves mondiales). En 2010, l'extraction du gaz en Russie pourrait être de 645-665 milliards de mètres cubes et de 710-730 milliards dix ans plus tard. Actuellement, la Russie extrait quelque 600 milliards de mètres cubes de gaz par an, dont environ 200 sont exportés. Par conséquent, rien ne permet d'appréhender une pénurie de gaz d'exportation.

    D'autre part, les régions russes où l'infrastructure gazière est développée recèlent environ 51% des réserves de gaz prospectées et c'est là que le gros du combustible est extrait. La question qui se pose effectivement est de savoir dans quelle mesure la Russie est à même de mettre en valeur de nouvelles régions gazières et de poser les gazoducs d'exportation requis.

    Cependant, une analyse même superficielle de la situation dans le secteur gazier russe montre que les craintes manifestées par l'Occident ne revêtent pour le moment qu'un caractère démonstratif, nettement politisé. L'infrastructure initiale nécessaire pour développer l'extraction des nouveaux gisements avait été mise en place par la Russie dès la décennie précédente et elle a été mise en veilleuse en raison de l'évolution des prix du gaz sur le marché mondial. Il serait suffisant maintenant de construire les gazoducs nécessaires.

    Ce que l'Occident redoute le plus, ce n'est pas la fameuse dépendance des exportations russes, mais le fait que son partenaire devenu plus solide grâce aux revenus provenant des exportations pourrait se montrer plus conquérant dans l'espace économique européen et investir dans les sociétés énergétiques européennes. C'est la raison pour laquelle les politiques européens se montrent aussi frigides à l'égard de la conception russe dite des "échanges d'actifs". Cependant, relevons une fois de plus que les sociétés partenaires de Gazprom n'y sont pas insensibles et élaborent déjà des propositions concurrentielles. Il s'agit de sociétés norvégiennes, italiennes, françaises... La position de la Russie a été une nouvelle fois exposée par le président russe, Vladimir Poutine, lors du point de presse donné à l'issue du sommet Russie-Union européenne: "Si nos partenaires attendent que nous les laissons pénétrer dans ce sacro-saint qu'est notre secteur énergétique, alors nous attendons d'eux des démarches analogues". La volonté de la Russie de conclure avec les pays consommateurs des accords à long terme sur les livraisons de gaz est, elle aussi, mal perçue en Europe où l'on considère ces accords comme d'éventuels instruments de monopolisation des marchés et de chantage au gaz entre les mains de la Russie. A ces craintes, Gazprom a répondu en assurant qu'il s'en tiendrait rigoureusement aux principes du commerce libre tout en laissant entendre que d'autres marchés prometteurs s'offraient à lui, notamment en Chine et au Japon.

    Par conséquent, il nous semble que le secteur gazier russe a toutes les chances d'accroître ses exportations et d'affermir ses positions sur les marchés mondiaux. Il est vrai que les cadences du développement de nouveaux gisements ne sont pas adéquates à la construction de gazoducs d'exportation supplémentaires. L'effervescence autour de ce problème met surtout en relief non pas des difficultés sectorielles de Gazprom, mais les contradictions politiques entre la Russie et l'Occident.

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