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    L'islam de Ramzan Kadyrov

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    En se rendant en Arabie saoudite et en Jordanie, Ramzan Kadyrov s'est hissé de fait parmi les leaders de la "oumma" mondiale que sont les monarques saoudien et jordanien.

    Par Ivan Soukhov

    Le président de la république russe de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, a effectué au mois d'août des visites en Arabie saoudite et en Jordanie, puis a organisé à Goudermes un congrès sous le mot d'ordre "L'islam, religion de la paix et de la création". Le congrès de Goudermes n'a pas réuni toutes les stars de la théologie musulmane, mais cette première tentative n'a pas pour autant été un échec. En se rendant en Arabie saoudite et en Jordanie, Ramzan Kadyrov s'est hissé de fait parmi les leaders de la "oumma" mondiale que sont les monarques saoudien et jordanien.

    En dehors de Vladimir Poutine, qui a approuvé les visites et le congrès, Ramzan Kadyrov dispose désormais de "protecteurs" au Moyen-Orient, ce qui n'est pas négligeable en prévision de la succession du président russe, car le chef du Kremlin est demeuré pendant longtemps son unique source de légitimité.

    Les deux visites au Moyen-Orient et le congrès avaient pour objectif commun de présenter à l'opinion internationale musulmane une nouvelle Tchétchénie d'après-guerre où la paix est pratiquement rétablie, où la reconstruction se poursuit et où les musulmans ne sont persécutés par personne, ce que les chefs terroristes cherchent pourtant à prouver jusqu'à présent. Depuis le début de la deuxième guerre en Tchétchénie, la résistance y est devenue de moins en moins séparatiste et de plus en plus religieuse, les terroristes se sont mis à proclamer que leurs attentats faisaient partie du djihad mondial, tandis que derrière leur dos planait vaguement l'ombre des communautés musulmanes du Moyen-Orient qui leur accordaient un soutien financier et militaire, sinon moral. En rencontrant les monarques du Moyen-Orient et en invitant chez lui plusieurs théologiens de renom, Ramzan Kadyrov a privé ses adversaires de l'atout moyen-oriental: l'Orient le reconnaît désormais comme leader incontestable des musulmans de la Tchétchénie qui, quoique appartenant à la Russie, demeure une région parfaitement islamique.

    La Tchétchénie de Ramzan Kadyrov est sans aucun doute plus religieuse que celle d'avant-guerre. Au début des années 1990, le mouvement religieux ne faisait qu'accompagner le mouvement nationaliste. La première guerre de 1994-1996 a été remportée par des séparatistes parfaitement laïques, même si certains chefs de guerre influents affirmaient qu'ils prônaient moins l'indépendance de la Tchétchénie que la foi et la charia, autrement dit un Etat fondé exclusivement sur le droit musulman. Les séparatistes laïques incarnés par Aslan Maskhadov ont de facto cédé l'initiative aux islamistes. Ces derniers ont obtenu d'Aslan Maskhadov l'inscription de la charia dans la loi fondamentale et ont créé leur propre conseil de chefs de guerre et le Congrès des musulmans d'Itchkérie (autre appellation de la Tchétchénie utilisée par les séparatistes) et du Daghestan avec à sa tête Chamil Bassaïev.

    Mais le leader terroriste n'a pas réellement deviné les aspirations qui primaient parmi ses compatriotes. Les innovations islamiques n'étaient pas du goût de tous les Tchétchènes. Les mécontents étaient eux-mêmes des musulmans et avaient même à leur tête le mufti d'Itchkérie, Akhmat Kadyrov. Le mufti a déclaré qu'il voulait pour la Tchétchénie au moins cent ans de liberté par rapport aux prophètes étrangers. Certains de ses partisans parmi les chefs de guerre se sont engagés dans la lutte armée contre "l'intégrisme étranger" et ont fini par conclure avec les autorités fédérales une alliance qui a permis aux premiers d'accéder au pouvoir dans la Tchétchénie d'après-guerre et aux seconds de remettre sur le dos des Tchétchènes la responsabilité de ce qui se passe dans cette petite république du Caucase du Nord.

    Akhmat Kadyrov et son fils Ramzan appartiennent à la confrérie soufie de la Qadiriya dont les fidèles s'opposent aux intégristes. Les partisans tchétchènes de la Qadiriya s'inspirent de la doctrine du mufti Kount-khadji Kichiev qui enseigna la non-résistance au XIXe siècle. Cette doctrine n'a toutefois pas empêché Akhmat Kadyrov de déclarer une guerre sainte en 1995.

    Dans le même temps, on peut affirmer que l'islam soufi, traditionnel pour la Tchétchénie, domine dans cette république russe, et c'est la confrérie de la Qadiriya qui s'impose en son sein, tandis que le régime soviétique cherchait à s'appuyer sur une autre branche du soufisme tchétchène, la Naqchabandiya.

    Selon Saïd-Emine Djabraïlov, président de la Chambre civile tchétchène, organe consultatif auprès de la présidence chargé de veiller aux intérêts de la société civile, les leaders de la Qadiriya et de la Naqchabandiya sont désormais prêts à s'unir pour former un "consortium" résistant efficacement à l'intégrisme.

    Toujours est-il que la confrérie de la Naqchabandiya souffre parfois d'un rôle secondaire, surtout après que l'homme d'affaires connu Hussein Djabraïlov, président d'une association de descendants des cheikhs tchétchènes, eut été évincé de la scène politique régionale. Le conflit qui couve entre Ramzan Kadyrov et Saïd Kakiev, chef du bataillon Ouest - l'unique unité armée tchétchène qui n'est pas contrôlée par l'homme fort de Grozny -, qui est un fidèle de la Naqchabandiya, n'est cependant pas un facteur de stabilité.

    La guerre que les Kadyrov et leurs partisans mènent jusqu'à présent contre les adeptes d'un islam "pur" est une guerre réelle et violente. Mais il ne faut pas oublier que la frontière entre l'islam "pur" et l'islam "traditionnel" est souvent floue. Or, l'Arabie saoudite visitée par Ramzan Kadyrov, un traditionnaliste soufi, professe officiellement le wahhabisme, tandis que l'organisation des Frères musulmans, interdite dans la plupart des pays comme étant intégriste, ne l'est pas en Jordanie.

    (Auteur: Ivan Soukhov; reproduction partielle d'un article publié le 29 août 2007 par le quotidien russe Vremia Novosteï).

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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