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    L'Holodomor de 1932-1933, une tragédie partagée

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    Par Viktor Kondrachine, docteur en histoire

    Par Viktor Kondrachine, docteur en histoire

    L'Ukraine vient de célébrer le 75e anniversaire de l'Holodomor. En Russie, vous ne trouverez pas d'ouvrages spécifiquement consacrés à l'analyse de la famine ukrainienne de 1932-1933. Et cela va de soi, les historiens russes étudiant la famine qui a frappé l'ensemble des régions de l'ex-URSS. Les motivations politiques des chercheurs ukrainiens présentant cette famine comme une forme de génocide contre le peuple ukrainien sautent aux yeux.

    A l'instar de nombreux autres historiens, je m'oppose catégoriquement à cette thèse biaisée et politisée. Les événements survenus en 1932-1933 en URSS doivent réunir et non pas séparer la Russie et l'Ukraine. Il s'agit d'une tragédie commune dont les leçons devraient aujourd'hui raffermir les liens historiques entre les peuples russe et ukrainien, à l'heure de la complexe émergence d'une nouvelle forme d'Etat.

    Or, les partisans du concept d'Holodomor en Ukraine considèrent celui-ci comme un phénomène spécifiquement ukrainien et comme un acte de "génocide du peuple de l'Ukraine" perpétré par le régime stalinien. En réalité, il convient de considérer cette famine comme le résultat des mauvais calculs de la politique stalinienne, étroitement liée au problème - plus général - de la modernisation industrielle de l'URSS, menée à bien par des méthodes musclées à la fin des années 1920 et au début des années 1930.

    Quels sont les arguments des partisans de la version du "génocide"? Ceux-ci assurent que les victimes de la famine furent beaucoup plus nombreuses dans l'ancienne Ukraine soviétique que dans les territoires russes d'une superficie comparable, comme par exemple la région de la Volga. Mais les auteurs de ce concept ne disposent d'aucun document prouvant que le régime stalinien ait eu pour objectif d'anéantir le peuple ukrainien au moyen de l'Holodomor. En témoignent les conclusions de la Commission internationale chargée de l'enquête sur la famine de 1932-1933 en Ukraine. Après avoir étudié l'ensemble des documents d'archives, des témoignages et des avis de chercheurs qui lui avaient été présentés, la commission a conclu qu'elle n'était pas en mesure de confirmer l'existence d'un projet préconçu d'organisation d'une famine en Ukraine destiné à assurer le succès de la politique de Moscou. Par ailleurs, les ouvrages de l'Institut d'histoire russe de l'Académie russe des sciences démontrent de toute évidence que la famine de 1932-1933 fut provoquée par la collectivisation forcée menée sur l'ensemble du territoire de l'URSS. Ces conclusions se fondent sur l'analyse de documents, auparavant inconsultables, provenant d'archives centrales et locales, dont les Archives centrales du Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie.

    La participation de chercheurs occidentaux de renom à l'étude de ces documents leur a permis de conclure que Staline n'avait pas organisé à dessein une famine en Ukraine, bien qu'il n'eût rien fait pour éviter cette tragédie. En examinant les ouvrages de spécialistes occidentaux de l'histoire russe, on ne peut passer outre le point de vue des opposants du concept de "génocide par l'Holodomor", tels que S. Merl (Allemagne), S. Fitzpatrick (Etats-Unis), M. Tauger (Etats-Unis), et d'autres encore. Par exemple, S. Fitzpatrick, qui impute la responsabilité de cette tragédie aux dirigeants staliniens et se réfère au prix Nobel Amartya Sen, un grand spécialiste de l'étude de la famine, affirme à juste titre que la famine de 1932-1933 constituait "plutôt un événement normal qu'une exception dans l'histoire contemporaine de la famine".

    Le lien entre industrialisation et famine est évident, la première ayant généré des exportations qui ont déclenché la seconde. Cette particularité de l'industrialisation soviétique n'est toutefois pas l'apanage du régime stalinien. Ainsi, la Russie avait exporté environ 10 millions de tonnes de céréales entre 1887 et 1891, dans le but d'accumuler des ressources destinées à soutenir l'industrialisation, ce qui avait provoqué la grande famine de 1891-1892. Entre 1930 et 1933, l'URSS exporta près de 13 millions de tonnes de céréales, d'où l'ampleur de la tragédie dans les régions productrices de blé.

    La thèse du "génocide par l'Holodomor" est également peu plausible quand on se penche sur le comportement du régime stalinien à la veille et au cours de la famine. S'il avait souhaité perpétrer un génocide, il aurait dû agir avec la même logique que les nazis vis-à-vis des "ghettos juifs" pendant la Seconde Guerre mondiale, c'est-à-dire mener l'affaire jusqu'au bout, couper l'approvisionnement de l'Ukraine en nourriture et d'autres ressources. Mais ce ne fut pas le cas.

    En 1933, l'Ukraine obtint au total 501.000 tonnes de céréales sous forme de prêts, soit 7,5 fois plus qu'en 1932 (65.600 tonnes). Les régions russes (à l'exception du Kazakhstan) reçurent 990.000 tonnes, c'est-à-dire, seulement 1,5 fois plus qu'en 1932 (650.000 tonnes).

    Au cours de cette année, le centre accorda donc à l'Ukraine autant d'aliments et de céréales que l'ensemble de la Russie soviétique en avait obtenus en 1922 de toutes les organisations internationales participant au programme de lutte contre la faim en Russie.

    Pourquoi le centre envoya-t-il précisément en Ukraine une quantité aussi importante de céréales en 1933? Parce que c'est précisément dans les régions céréalières de cette république que la situation se révéla la plus compliquée, menaçant de faire échouer la campagne des semailles. Or, les dirigeants staliniens ne pouvaient tolérer une telle situation en raison du rôle particulier joué par cette région dans la production céréalière de l'URSS.

    Concernant la situation en Ukraine en 1932, il convient de souligner que les dirigeants ukrainiens n'informèrent pas leurs supérieurs hiérarchiques de l'étendue famine constatée dans leurs régions. Ils assument donc dans une grande mesure la responsabilité de l'envergure de cette famine et de la réaction tardive du centre. En témoigne notamment avec éloquence une lettre adressée à Staline par le secrétaire général du Comité central du Parti communiste ukrainien Stanislav Kossior le 26 avril 1932: "Nous recensons certains cas isolés de famine et même certains villages affamés, mais il ne s'agit là que du résultat de la maladresse des autorités locales et d'abus, en particulier dans les kolkhozes. Il convient de rejeter catégoriquement tout débat concernant une "famine" en Ukraine".

    Certains documents connus des historiens attestent du fait que Staline autorisa en 1933 la livraison de blé à l'Ukraine, au détriment des régions russes. Pour ne citer qu'un fait, rappelons que le 27 juin 1933, le secrétaire du Comité central du Parti communiste ukrainien Khataïevitch adressa à Staline un cryptogramme dans lequel il racontait: "Les pluies incessantes de ces dix derniers jours ont considérablement ralenti la maturation des céréales et ajourné la récolte. Dans les kolkhozes de certaines région, le blé que nous avions octroyé est totalement ou quasiment épuisé. La situation alimentaire s'est considérablement aggravée, ce qui est particulièrement dangereux à la veille de la récolte. Je vous prie instamment de nous accorder, si c'est possible, 50.000 pouds (1 poud = 16,38 kg) supplémentaires [de blé]". Ce document porte une mention faite par Staline: "Il faut les leur accorder". Dans le même temps, Staline refusa d'accorder une aide alimentaire demandée le 3 juillet 1933 par le chef du secteur politique de la station de machines et de tracteurs de Novoouzensk, sur la Volga.

    Le fait que la famine s'abattit simultanément sur les zones de collectivisation intense constitue, à notre avis, un argument capital contre le concept de "génocide via l'Holodomor". Il démontre en outre que la situation en Ukraine n'avait rien d'exceptionnel par rapport aux autres régions du pays. Il est établi que la famine se propagea en 1932 et 1933 non seulement en Ukraine, mais également le long du Don et du Kouban, dans la région de la Volga, dans l'Oural du Sud, en Sibérie occidentale et au Kazakhstan. Le concept de génocide n'est pas non plus convainquant du point de vue des statistiques démographiques, car celles-ci montrent que proportionnellement, le nombre de victimes de la famine a été le même dans ses épicentres, c'est-à-dire, dans toutes les régions céréalières de l'URSS. Une analyse comparative des recensements de 1926 et de 1937 permet d'établir que la réduction de la population rurale dans les régions soviétiques frappées par la famine de 1932-1933 était la suivante: Kazakhstan - 30,9%, région de la Volga - 23%, Ukraine - 20,5%, Caucase du Nord - 20,4%. Les documents relatifs aux recensements montrent qu'au moins quatre régions de la RSFSR (République socialiste fédérative soviétique de Russie), à savoir la région de Saratov, la république autonome des Allemands de la Volga, le territoire d'Azov et de la mer Noire et la région de Tcheliabinsk (Oural du Sud), pâtirent beaucoup plus que l'Ukraine.

    Selon nos estimations, la famine emporta en dehors de l'Ukraine entre 4 et 5 millions de vies (peut-être plus) en 1932 et 1933. Il y a donc tout lieu d'affirmer que la famine de cette période est le résultat de la politique antipaysanne du régime stalinien, de ses erreurs et de ses mesures inhumaines et criminelles envers les paysans. Celles-ci eurent pour conséquence la destruction de l'agriculture du pays et la propagation de la famine.

    Personne n'avait planifié la famine, mais le régime stalinien en profita pour forcer les paysans à travailler dans les kolkhozes et pour imposer sa ligne politique.

    La famine ne choisit pas les peuples qu'elle frappa. Il n'y eut aucun génocide du peuple ukrainien, mais une tragédie commune des Ukrainiens, des Russes et d'autres citoyens du pays, dont les dirigeants soviétiques portent la responsabilité.

    Les opinions exprimées dans cet article sont laissées à la stricte responsabilité de l'auteur.

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