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    Viktor Bout : "mon procès n’est pas criminel, mais politique"

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    L'affaire Viktor Bout (116)
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    Le Russe Viktor Bout, qui se trouve dans une prison new-yorkaise depuis novembre 2010, n’a plus d’espoir d’être acquitté. Tous les appels de la défense ont été rejetés, et son verdict sera prononcé le 12 mars.

    Le Russe Viktor Bout, qui se trouve dans une prison new-yorkaise depuis novembre 2010, n’a plus d’espoir d’être acquitté. Tous les appels de la défense ont été rejetés, et son verdict sera prononcé le 12 mars. Dans une interview de quatre heures accordée à la correspondante de RIA Novosti Larissa Saenko, Viktor Bout a expliqué les dessous de son procès, ses convictions politiques et sa vision de la situation aux Etats-Unis et en Russie.

    Vous êtes devenu la cible d’une opération complexe des services de renseignement américains qui avait pour objectif d’extrader un citoyen russe vers les Etats-Unis et de le traduire en justice. D’après vous, quelle en est la raison?

    Mon procès est politique, et pas criminel. Comme le dit Fidel Castro, l’histoire m’acquittera.

    Je gênais les Américains, car j’étais un homme important qui avait une entreprise et essayait d’avancer. On rapatriait des blessés, on sauvait des gens, on transportait des médicaments et des équipements pour les hôpitaux, des systèmes de purification d’eau. Il a même fallu transporter des éléphants d’Afrique du Sud en Angola. Les présidents me disaient :"Transporte la marchandise à Rome, à Paris, achemine de l’or à tel ou tel endroit" . Je restais muet comme une tombe parce que ces secrets n’étaient pas les miens. Des gens étranges venaient régulièrement me voir pour me demander de partager mes informations et de coopérer, mais je refusais.

    Je pense que c’est la raison pour laquelle j’ai été pris pour cible, parce que j’étais devenu gênant. Dans le monde on assiste à la destruction de l’équilibre établi dans le monde depuis la Seconde guerre mondiale. En Thaïlande, l’ambassadeur américain est une personnalité plus importante que le premier ministre. Mon bureau à Charjah (Emirats Arabes Unis) a été fermé à la demande des ambassadeurs américain et britannique. Une seconde vague de colonisation a commencé en Afrique – les Américains achètent des terrains au Congo, en Zambie, au Mozambique. La Libye de Kadhafi, qui menait une politique d’intégration sur le continent, n’existe plus. Le continent a été nettoyé.


    Vous n’avez reconnu votre culpabilité sur aucun des chefs d’inculpation. Néanmoins, les jurés vous ont reconnu à l’unanimité coupable sur la base des dossiers de l’affaire. Vouliez-vous réellement lutter contre les Américains en Colombie en fournissant des armes aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), comme il ressort des enregistrements diffusés au tribunal?

    Je n’ai dit nulle part "j’irai tuer". Dans la conversation avec des, prétendus, représentants des FARC, j’ai dit : "Vous avez raison". J’ai le droit d’avoir un avis personnel au sujet de cette organisation. Ce sont les Etats-Unis qui les ont qualifiés de terroristes. Or ils luttent en réalité du côté des paysans contre la mafia de la drogue.

    J’ai été accusé d'avoir tenu des propos avec prémédités. Mais en Amérique Latine, toute conversation commence par une expression d’antipathie envers les Etats-Unis. Ce thème est même plus populaire que le foot. Et pourquoi les admirerait-on, surtout après l’Irak et le Pakistan?

    Oui, je suis contre les Etats-Unis, contre leur expansion, contre la destruction de la nature.
    Les Etats-Unis sont le cancer de la planète. C’est mon avis personnel, et j’ai le droit d’en avoir un. Mais je n’avais pas l’intention d’aller faire la guerre en Colombie. On me juge pour mon avis personnel, c’est l'inquisition du Moyen Âge, sauf qu’au lieu d’être brûlé je passerai ma vie en prison.

    En arrivant aux Etats-Unis vous avez été immédiatement placé en détention. Mais vous avez la possibilité d’écouter la radio et de lire les journaux. Votre attitude envers ce pays a-t-elle changé au cours des 14 mois passés derrière les barreaux?

    Les Etats-Unis utilisent la rhétorique démocratique, mais mes cheveux se dressent sur ma tête après ce que j’ai compris ici en quatorze mois. Les personnes comme nous qui ont grandi en URSS sont vaccinées contre la propagande. Mais ici, on assiste à la propagande de Goebbels, notamment en ce qui concerne les événements à Moscou. Le New York Times est pire que la Pravda soviétique, notamment concernant les rassemblements en Russie. Je suis convaincu que les manifestations "pour des élections honnêtes" sont un projet étranger. Ceux qui se rassemblent sur les places ne sont pas la Russie. Et en Russie les gens voteront pour l’ordre. Aucun de leurs leaders n’a avancé de projet national. (…)

    Vous avez l'image d'un personnage assez odieux – des livres, des films, des articles… Êtes-vous d’accord avec les définitions "seigneur de guerre", "marchand de mort"?

    Je n’ai jamais vendu d’armes, mais même si c’était le cas, ce ne serait pas un crime – on peut très bien tuer avec une poêle.
    J’ai eu deux-trois commandes pour transporter des armes venant de républiques bananières, mais si je ne l’avais pas fait, la Lufthansa ou quelqu’un d’autre s’en serait chargés. Il n’existe aucune loi condamnant les transporteurs. (…). Je ne suis pas un "marchand de mort", et l’auteur du livre Douglas Farah ne m’a jamais rencontré de sa vie. Le marchand de mort c’est le gouvernement américain, les Etats-Unis qui sont le premier pays vendeur d’armes.

    Espérez-vous que la Russie obtienne votre rapatriement?

    L’espoir est un mécanisme de défense. Pourquoi dépenser son énergie dans les rêves? Je vis dans le moment présent. Le ministère des Affaires étrangères confirme que la Russie a tiré la situation au clair et exige l’application du droit international, et non pas son remplacement par le droit de la force. Evidemment, je voudrais retrouver la liberté, mais je comprends qu’il existe des réalités, que des circonstances doivent être réunies. Par exemple, si les Etats-Unis avaient besoin de prolonger le survol du territoire de la Russie pour transporter des frets en Afghanistan. Je suis conscient de l’ampleur des problèmes de politique étrangère, dont le MAE doit se charger hormis ma personne.

    Vous préparez-vous déjà à prononcer votre dernier mot avant la sentence qui sera prononcée le 12 mars, demanderez-vous la clémence?

    Je m’attends à être condamné à la perpétuité, mais je ne pleurerai pas. Même dans une cellule isolée ils n’ont pas réussi à me priver complètement de ma liberté. D’une certaine manière je suis même heureux, si par le bonheur on comprend l’absence de conflit intérieur. Je n’ai rien à me reprocher.
    Je ne dirai pas mon dernier mot – je n’ai pas envie de m’offrir en spectacle. D’ailleurs, devant qui? "Ce ne sont pas leurs yeux qui sont aveugles, mais leurs cœurs".

    Propos recueillis par Larissa Saenko

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