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    Internet en Russie: ne gavez pas le gros troll

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    Entretien accordé au quotidien Moskovskie Novosti par le psychothérapeute russe Mark Sandomirski, auteur du livre Psychoblogging et titulaire du Certificat Européen de Psychothérapie (CEP) de l'Association Européenne de Psychothérapie (EAP)

    Entretien accordé au quotidien Moskovskie Novosti par le psychothérapeute russe Mark Sandomirski, auteur du livre Psychoblogging et titulaire du Certificat Européen de Psychothérapie (CEP) de l'Association Européenne de Psychothérapie (EAP)

    Les psychothérapeutes russes sont de plus en plus souvent contactés par les victimes d'agressions sur le web. Les experts évoquent la création d'une nouvelle branche, dite socio-médiatique, de psychothérapie. Le trolling est l'une des manipulations sur internet dont le but est d'influencer les autres sans qu'ils s'en aperçoivent. Le but du troll est de provoquer des émotions uniquement négatives chez son interlocuteur virtuel. Dans le segment russe d'internet, les trolls ont même leurs propres communautés virtuelles.

    Les victimes d'un troll professionnel ne sont pas seulement des particuliers mais également des structures commerciales, ainsi que des organisations sociales et politiques qui gênent quelqu'un. L'attaque est effectuée sur commande, et le troll n'est qu'un exécutant. Hormis les appâts traditionnels pour la blogosphère américaine et européenne, allant des problèmes ethniques à la pédophilie, les trolls russes organisent des campagnes de provocation en utilisant les thèmes de la Seconde guerre mondiale, de l'histoire de l'URSS et de la personne de Staline. D'autres thèmes populaires de ces derniers temps sont liés aux élections en Russie (élections législatives de décembre 2011 et élection présidentielle de mars 2012 - ndlr), à l'investiture du président (le 7 mai dernier) et aux manifestations de l'opposition.

    Quels sont les motivations de ces étranges personnages?

    Le trolling est une forme dénaturée de défense psychologique. Quelqu'un a des problèmes personnels, il n'est pas satisfait de sa vie et est contraint de faire un travail qu'il déteste. Au final, la tension et le mécontentement de soi-même s'accumulent chez cette personne. C'est alors qu'entre en jeu le mécanisme de défense par substitution: le troll qui a été vexée dans la vie réelle, rejette sa haine sur celui qui ne peut pas lui opposer de résistance physique. Le trolling est un comportement atypique pour un adulte et une personne d'âge mûr. C'est la façon d'agir d'un enfant qui taquine quelqu'un ou taquine exprès ses parents jusqu'à les rendre furieux. Ce faisant, l'enfant se venge en quelque sorte des brimades infligées.

    Etant coincées et complexées dans la vie réelle, dans l'espace virtuelle certaines personnes se transforment souvent en gros trolls. Ils agissent par hypercompensation: ils cherchent désespérément à monter du moins dans leur propre estime, à défaut d'être important aux yeux des autres. Un troll typique souffre de problèmes liés à l'estime de soi: lorsque cette dernière chute sous la pression de la critique, le troll se précipite sur internet où il essaye de saper l'estime de soi des autres, ce qui contribue à augmenter la sienne. On a également observé que les trolls sont souvent météo-dépendants comme tant de personnes psychiquement instables. Des fluctuations de pression atmosphérique, la pleine Lune et les changements de météo provoquent des élans d'agression verbale sur le web. Un autre groupe de trolls est constitué de personnes sexuellement insatisfaites, de toute évidence, et qui se vengent sur internet principalement sur des personnes du sexe opposé.

    Y a-t-il réellement des gens victimes de tourments émotionnels forts face à de tels enfantillages malicieux?

    Tout dépend de la résistance de la personne au stress. Beaucoup de gens restent calmes face au trolling. Toutefois, certains sont vulnérables et la moindre démarche d'un troll les déséquilibre. Les utilisateurs d'internet peuvent être divisés en deux groupes: les migrants numériques et les autochtones numériques. Les premiers ont largement passé la trentaine. Ils utilisent internet de manière active, voire souvent professionnelle, mais ils n'ont pas l'habitude de communiquer dans des réseaux, et ils prennent trop au sérieux les attaques personnelles sur le web. Les autochtones numériques, quant à eux, sont des jeunes et des adolescents. Ils ont grandi dans le milieu du web. Des plaisanteries peu délicates sont leur façon de communiquer, et ils ont l'habitude du trolling. Or, les personnes entre les deux âges se sentent vexées face au trolling. Elles me consultent en cherchant une assistance psychothérapeutique, qui plus est chez elles il est le plus souvent question moins de troubles névrotiques que psychosomatiques. Les incartades des trolls provoquent un stress chez ces gens, ce qui aggrave leurs affections physiques.

    Quand les premiers patients de ce type vous ont-ils consulté, et quelles étaient les plateformes web qu'ils utilisaient?

    Le trolling dans les forums, les chats et le courrier électronique ne cause pas de malaise psychologique excessif chez la victime. Dans les forums, le nombre de participants est restreint, chaque nouvelle personne est facilement repérable, et les trolls sont immédiatement expulsés. Les milieux des réseaux sociaux et des blogs sont plus propices aux trolls. Le site Odnoklassniki ("Camarades de classe", en russe: un site web qui permet à ses utilisateurs de retrouver d'anciens camarades qui ont partagé leur scolarité - ndlr) regroupe principalement des personnes d'âge mûr qui se connaissent dans la vie réelle, et les adolescents qui fréquentent le site VKontakte ("En Contact", en russe: un réseau social web russe similaire à Facebook - ndlr) n'échangent pas des messages mais des contenus audio et vidéo, alors que le LiveJournal (communauté virtuelle dont les utilisateurs peuvent tenir un blog ou un journal - ndlr) est devenu en 2006, en fait, la première plateforme populaire destinée aux personnes qui tiennent des journaux et publient des notes. C'est à ce moment que le trolling a commencé à prospérer. Etant donné qu'initialement, LiveJournal était un site américain, les règlements de compte agressifs des utilisateurs russes ne préoccupaient personne, et les trolls pouvaient s'en donner à cœur-joie. Cette plateforme a été pour moi une source abondante d'expériences pour mes recherches.

    Où les trolls se déchaînent-ils désormais?

    Ils sont partout, ils n'ont que l'embarras du choix. Twitter est un milieu très propice au trolling: l'anonymat s'y joint à l'impunité totale. L'utilisateur peut s'offrir un million de comptes si cela l'amuse, et attaquer la victime de toutes parts. Etant donné la quantité innombrable d'utilisateurs de réseaux et de blogs, l'administration des sites ne supervise pas le trolling. Les sites se limitent à donner des conseils: "Si vous êtes victimes d'un troll, vous pouvez l'évincer (le mettre sur la liste noire)." Mais cela ne règle pas le problème. En cas de trolling local – si un troll se rend sur votre page personnelle dans un réseau social ou sur votre blog et vous importune– vous pouvez le bannir, et vous ne le reverrez plus "chez vous." Or, il peut toujours agir "à distance": le troll peut découvrir des groupes ou des communautés dont les participants vous connaissent, et vous y malmener. Sans parler du trolling de groupe, que l'on appelle le bullying (la cyberintimidation): il est encore plus difficile de résister aux agressions concertées. En raison de son impunité, le trolling est nettement plus dynamique en Russie que, par exemple, en Europe et en Amérique.

    Vous avez certainement fait des recherches sur les origines du trolling national russe. Quelles sont-elles?

    Les origines sont en nous-mêmes. Nous vivons toujours dans une société de trolling mutuel, d'agressions verbales. Cela ne se produit pas seulement sur internet, mais dans la vie réelle, partout: dans le commerce, dans les transports en commun. La société [russe] n'a jamais réellement cherché à combattre la muflerie et l'absence de culture. Le problème s'est aggravé à l'époque soviétique. L'URSS des dernières décennies était une société des migrations de masse et d'une dégradation culturelle. En quittant les villages, où tout le monde se connaissait, les gens venaient progressivement s'installer dans des villes, où ils oubliaient leurs racines et, en l'absence de restrictions d'ordre moral, contribuaient à l'essor de la goujaterie au quotidien. En perdant leur culture originelle, ils n'en acquéraient aucune autre à sa place.

    Les processus du début des années 1990 ont été une bombe à retardement qui a explosé 20 ans plus tard. La majorité de la population russe éprouvait alors un stress très grave, et il s'est répercuté sur les enfants venus au monde à cette époque. Les chercheurs américains ont démontré que si une femme enceinte ou une mère qui allaite un bébé vit un stress continu, cela impacte négativement l'enfant. En grandissant, il devient aigri et est porté sur la violence. L'insensibilité des jeunes et des adolescents s'accuse de plus en plus depuis le milieu des années 2000. Ils sont souvent incapables de compatir et ne sont pas en mesure de se mettre à la place de celui à qui ils infligent des tourments moraux.

    Quels conseils pouvez-vous donner aux victimes de trolling afin de leur éviter des névroses et des psychoses?

    Les trolls sont très collants. Un troll appâte sa victime et si elle a mordu à l'hameçon, le but est atteint. Le principale modus operandi sur le web est donc de "ne pas gaver le troll." Dès que la victime tente d'engager une conversation afin de faire changer le troll d'avis ou démentir ses propos, le troll s'en prend instantanément à son interlocuteur. Chaque troll a d'ailleurs son propre jeu d'appâts et d'hameçons pour attaquer les points vulnérables de sa victime. Par ailleurs, chacun doit se prémunir contre les stress en essayant de définir ses zones de vulnérabilité émotionnelle et de surmonter ensuite ses phobies et ses complexes. En se rendant compte que l'on n'est pas seul, la résistance de la personne au stress augmente de plusieurs crans. Ce qui nous manque clairement, ce sont les moyens organisationnels de protection contre le trolling. C'est la tâche des gestionnaires d'internet et des propriétaires des sites. Il leur incombe de trouver des moyens techniques et technologiques destinés à brider le trolling.

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