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    Le pacte Briand-Kellogg empêchera-t-il la guerre en Syrie ?

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    Une éventuelle intervention en Syrie (2013) (295)
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    Les noms de Briand et Kellog suscitent encore quelques souvenirs chez les Russes, 85 ans après leur fait de gloire. Mais qui se souvient du pacte Briand-Kellogg, ou pacte de Paris, signé le 27 août 1928 pour interdire la guerre – plus précisément pour annoncer l'abandon général de la guerre comme arme de politique nationale ?

    Les noms de Briand et Kellog suscitent encore quelques souvenirs chez les Russes, 85 ans après leur fait de gloire. Mais qui se souvient du pacte Briand-Kellogg, ou pacte de Paris, signé le 27 août 1928 pour interdire la guerre – plus précisément pour annoncer l'abandon général de la guerre comme arme de politique nationale ?

    C’est drôle : ce pacte est entré en vigueur 10 ans avant avec la Seconde guerre mondiale. Et peu savent qu’il a été soudainement ressorti en 1945 lors de la préparation du procès de Nuremberg et de la création de l'Onu. Ce document s'est donc avéré parfaitement utile et ses idées continuent de vivre.

    Les céréales, les francs-maçons et le meilleur des mondes

    Frank Kellogg, secrétaire d'Etat américain en 1928, n'a aucun lien de parenté avec l'inventeur et le premier vendeur de céréales, John Kellogg - un homme désagréable, typiquement américain, militant pour un mode de vie sain.

    Contrairement à John, Frank Kellogg est une figure sans charisme oubliée par l'histoire – de quelle diplomatie américaine peut-on parler dans les années 1920, en pleine ère du jazz ? Il n'y avait pas non plus de politique intérieure marquante, plutôt des danses à longueur de journée, la hausse des actions en bourse, les courtes robes des dames, les grosses cylindrées et les costumes de soirée des hommes. Les plus grands gratte-ciels "poussaient" et le président de l'époque, Calvin Coolidge, ne disait jamais plus de deux mots d'affilée.

    La politique étrangère ? C'est le Royaume-Uni qui dominait le monde à l’époque mais, tout comme la France, le pays était redevable à l'Amérique après les pertes de la Première guerre mondiale. Le prototype de l'Onu – la Société des nations – était également chaperonné par la Grande-Bretagne alors que les USA avaient été mis sur la touche sans "prendre de gants".

    Tout cela était une broutille pour les USA, pas une menace. Des menaces, il n'y en avait aucune. L'armée de terre américaine était inférieure à celle du Portugal mais elle avait une marine plutôt correcte. Le monde extérieur intéressait les Américains principalement comme destination touristique pour les croiseurs transatlantiques.

    Dans l'ensemble - et pas uniquement pour les Etats-Unis - le monde était merveilleux et ne pouvait certainement plus connaître de grande guerre : les millions de morts de la Première guerre mondiale étaient "suffisants" pour tout le monde et puis, contre qui faire la guerre ?

    Contre l'Allemagne, défaite et ruinée ? Contre l'URSS qui se transformait progressivement en Etat raisonnable même si les bolcheviks étaient au pouvoir ? Contre l'Italie minuscule ? Le Japon allié du Royaume-Uni et des Etats-Unis pendant la Première guerre mondiale ? Dans ce monde, un secrétaire d'Etat comme Kellogg faisait amplement l’affaire.

    Aristide Briand, c'est autre chose. Socialiste, intellectuel, franc-maçon, rêvant d'une Europe unie, ancien premier ministre et/ou ministre des Affaires étrangères dans divers gouvernements français avec de brèves interruptions entre 1906 et 1931. Un orateur remarquable… Bref, comme disait un livre sur ce monde merveilleux : "Briand est une tête, avec son projet de pan-Europe!".

    Avec tout son "pan-européanisme", Briand voulait simplement sortir de l'ombre de la superpuissance britannique et établir des relations de proximité avec les USA. Peu importe le sujet du dialogue avec ces derniers. Il pouvait bien porter sur l'idée populaire venue d'Amérique que la guerre était une très mauvaise chose - comme tout le monde avait pu s'en convaincre en 1914-1918 - et qu'il fallait l'interdire.

    Mais Kellogg avait senti qu'un tel document ne devait pas être signé par seulement deux pays. S'il était question de paix, alors elle devait être pour tous et pour toujours. Tout le monde devait rejoindre le pacte.

    L'Allemagne et l'URSS ont signé

    Jusque-là nous avons parlé d’histoire mais évoquons un peu le présent, même si cet événement date de 85 ans. Parce que depuis le siècle qui s'est écoulé depuis les guerres se sont déclenchées avec une régularité alarmante et aujourd'hui nous attendons de savoir si les Américains ou l'Otan attaqueront la Syrie.

    Et aucun pacte Briand-Kellogg ni même l'Onu ne semblent arrêter personne.

    Mais s'ils n'arrêtent pas les velléités belliqueuses, ils les freinent tout de même. Alors même que 85 ans plus tôt personne ne croyait vraiment que les promesses de paix éternelle étaient sérieuses.

    A l'époque, la superpuissance britannique se comportait exactement comme les USA de Bush il y a quelques années : qui cherche à restreindre notre droit de faire ce qu'on veut ? On est les plus forts, du coup…

    Et la Grande-Bretagne a ajouté au pacte de nombreuses réserves qui signifiaient grosso modo qu'elle signait mais n’en ferait qu’à sa tête.

    L'Allemagne a été la première à accepter cette paix éternelle. Ce n'est pas surprenant : le pays dédommageait Londres et Paris (tout en mourant de fin) et avait perdu de grandes régions peuplées d'Allemands. Il était donc difficile pour le pays de penser à de nouvelles guerres sans avoir payé les pots cassés de la précédente.

    Aujourd'hui, on peut lire des recherches convaincantes montrant que c'est en 1928 que l'Allemagne a relancé son économie et que, plus encore, elle s'est plutôt bien réarmée. Cinq ans avant l'arrivée d'Hitler.

    En fait, en creusant plus en profondeur, on pouvait trouver en Europe de nombreux germes de la future guerre. D'autant qu’elle a commencé dans le Pacifique, même si les références officielles ne présentent pas les choses ainsi. En 1928, il restait très peu de temps avant l'invasion du territoire chinois par le Japon.

    Mais l'ambiance générale des Années folles était telle qu'on croyait encore aux conflits mineurs, pas à la répétition des horreurs de la Première guerre mondiale.

    Quand la crise économique mondiale a éclaté en 1929, tout le monde a compris soudain que tout était possible. Les superpuissances invincibles n'existaient plus - un monde sans problèmes non plus.

    Le pacte Briand-Kellogg a également été signé par l'URSS - une histoire longue et intéressante concernant le commissaire du peuple aux Affaires étrangères Gueorgui Tchitcherine, qui ne voulait pas le faire mais était en convalescence : son adjoint Maxim Litvinov avait convaincu le Politburo de le signer à sa place. De toute façon aucun Soviétique ne prenait ce pacte au sérieux : pour tous il s’agissait d’une simple pause pour reprendre son souffle, avant d’attaquer de nouveau.

    Puis Moscou a fait en sorte que ceux qu'il craignait le plus – les Polonais, les Lituaniens, les Finlandais – signent également le pacte.

    Un document très utile

    Pratiquement tout le monde a finalement signé : 63 pays sur les 70 possibles. En réalité les pays étaient moins nombreux dans le monde (qui était alors petit et simple) mais la superpuissance britannique s'était arrangée pour que ses dominions signent à part – l'Australie, l'Inde, etc. Un peu comme l'URSS au moment de la création de l'Onu…

    Et pourquoi ne pas signer un document qui n'implique aucune sanction en cas de violation, c'est-à-dire pour le déclenchement d'une guerre ? Il existait un arbitrage au niveau de la Société des Nations, mais c'est tout.

    Ensuite, le pacte évoquait uniquement l'interdiction d'agression mais il n'était pas interdit de se défendre.

    Bref, nous sommes face à un cas classique de bonne diplomatie, lorsque le processus est plus important que le résultat. Elle est toujours la même aujourd'hui et le sera toujours.

    En 1954 on s'est demandé ce qui devait être fait avec l'Allemagne et le Japon. Avant le pacte Briand-Kellogg, la guerre était une affaire légitime et normale dans l'ensemble. Depuis des siècles les vaincus étaient condamnés à verser de l'argent et à céder des territoires mais tout le monde avait conscience que l'Allemagne avait déjà été punie une fois et que cela avait justement provoqué une nouvelle guerre.

    De quoi l'Allemagne était-elle responsable ? D'agression - est-ce un crime ? Oui : après tout Hitler a enfreint le pacte Briand-Kellogg signé par l'Allemagne.

    Le procès de Nuremberg - puis de Tokyo - s’est déroulé selon de nouvelles lois : il ne punissait pas uniquement un pays mais aussi l'ancien gouvernement pour avoir enfreint le droit international. C'est-à-dire le pacte. Ajoutez à cela les conventions internationales sur les règles de la guerre, autrement dit les crimes militaires contre les civils ou les prisonniers.

    Contrairement à la Société des Nations et au pacte Briand-Kellogg, l'Onu avait déjà prévu un mécanisme de châtiment pour l'agresseur. Même s'il n'était pas parfait. Puis Bush a bien compris qu'il valait mieux placer la guerre déclenchée en Irak dans le cadre de l'Onu – au cas où.

    Et ce sera sûrement le "sort réservé à tous", notamment en Syrie où la situation est toujours en suspens. Mais il ne vaut mieux pas prédire l'avenir - sinon on rira de Briand et de Kellogg.

    L’opinion de l’auteur ne coïncide pas forcément avec la position de la rédaction

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