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    Bruno Riondel : «Jean Monnet était un américanophile total»

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    Edouard Chanot
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    Père fondateur de l’Union Européenne, Jean Monnet était un homme secret. L’historien Bruno Riondel a voulu découvrir l’homme derrière le mythe pour éclairer la réalité européenne actuelle. Entretien.

    « Un jour viendra où l'on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d'Amérique, les Etats-Unis d'Europe, placés en face l'un de l'autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies, défrichant le globe, colonisant les déserts, améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu !  »

    Ce discours enflammé était celui de Victor Hugo, au congrès de la paix de 1849. Un discours fondateur pour l'Union européenne. Mais encore fallait-il à Victor Hugo un législateur pour faire de ce désir une réalité politique.

    Ce législateur fut-il Jean Monnet ? Ce dernier est en tout cas considéré comme LE père fondateur de l'ordre européen actuel. Mais derrière ce mythe, qui était-il vraiment ? Né en 1888 et décédé en 1979, il fut tour à tour un colporteur de Cognac, un grand voyageur, à une époque où les voyages n'étaient guère démocratisés, un haut fonctionnaire international, un banquier, un homme de réseaux, un commissaire au plan, un fondateur de l'ordre européen actuel…

    A l'heure où l'euroscepticisme gronde au sein même de l'Union européenne, comprendre ce personnage peut-il nous éclairer sur les failles de plus en plus béantes de l'Europe de Bruxelles ? Pour répondre à ces questions, nous avons accueilli en studio l'historien Bruno Riondel, qui vient de publier Cet étrange Monsieur Monnet (L'Artilleur, 2017).

    Ecouter l'émission dans son intégralité :

    Un homme mystérieux

    « Une personnalité assez discrète, plutôt secrète; un personnage très pragmatique. Et en même, un personnage qui semble brûler d'un feu intérieur: un européen convaincu, presque un mystique. Effectivement, c'est une carrière très diversifiée, de marchand, de banquier, d'éminence grise, de haut fonctionnaire. Cet homme passe d'un univers à l'autre au plus haut niveau. Si on ne cherche pas à creuser pour comprendre les réseaux auxquels il appartient, on ne peut pas le comprendre (…) Une certitude apparaît: Jean Monnet est un compagnon de route des réseaux britanniques et américains, un peu plus tard (…) Le groupe de Milner s'est construit autour de Lord Milner, un proche de Cecil Rhodes, milliardaire britannique, qui rêvait de créer un Etat fédéral et commercial mondial qui s'enracinait dans le projet [impérial britannique]. On retrouve un certain nombre de proches de Milner qui deviendront les meilleurs amis de Jean Monnet. »

    Les niveaux du mondialisme

    « Le mondialisme est un concept très flou, c'est pour ça qu'il est facilement attaquable. C'est une post-idéologie: il n'est pas défini de façon pas dogmatique comme peut l'être le communisme ou le libéralisme. C'est quelque chose de très pragmatique, qui récupère des éléments des autres idéologies en fonction de ses besoins propres. Une idéologie qui ne se présente pas comme telle, qui est très difficile à saisir. J'ajouterais qu'il y a trois niveaux : un niveau économique — celui de la mondialisation économique, du développement des échanges entre les nations —, un deuxième niveau plus politique — l'idée qu'il faudrait détruire les nations et les frontières pour créer un vaste marché mondial. Je crois que Jean Monnet était un mondialiste à la fois économique et politique. Le troisième niveau est plus philosophique et je ne sais pas si Jean Monnet allait aussi loin dans ses réflexions: la création d'un homme nouveau, déraciné et conditionné par une sorte de politiquement correct.  »

    L'homme de l'Amérique ?

    « Dans son rôle de Commissaire au Plan, Jean Monnet joue un rôle considérable. (…) je pense qu'il était l'homme de l'Amérique en France après-guerre. Au début de la IVème République, il était certainement l'homme fort en France (…) Nous étions dans une période de début de Guerre Froide, son rôle se comprend, ce que je dis n'a rien à voir avec un anti-américanisme d'aucune sorte. »

    La mésentente entre de Gaulle & Monnet

    «  [Jean Monnet et Charles de Gaulle] sont deux hommes qui avaient des conceptions très différentes (…) de Gaulle était un militaire qui croyait aux nations et à l'histoire, Monnet ne croyait pas aux nations et à l'histoire. De Gaulle, c'était la France comme puissance continentale, Monnet était l'homme de l'Amérique, de l'Atlantisme (…) Quelques jours avant la déclaration Schuman [du 9 mai 1950, proposant la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier], Monnet se trouve à l'ambassade américaine, alors que le gouvernement Français n'est pas encore au courant.  »

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

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    Tags:
    Union européenne (UE), Bruno Riondel, Jean Monnet, Victor Hugo
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